Fyctia
L'année précédente
Il n’était pas là, hier soir. Esmée en était sûre, elle l’avait guetté en dessinant des cercles en vélo jusqu’à ce que la ville ne soit plus qu’une mer d’encre constellée d’étoiles.
Une odeur de sel, de goudron chaud et d’essence montait du centre et du périphérique, alors qu’elle montait pour rentrer chez elle. Une poussière ocre, qui chatouillait le nez et grattait la gorge, s’attardait s’élevant d’une chaussée chauffée par le soleil. Esmée détestait quand l’été s’invitait à la rentrée.
Cette année s’annonçait comme les autres : mêmes camarades qu’au collège et qu’à l’école, professeurs moulés sur le même modèle : passer chez les grands ne changeait rien. Qu’espérait-elle, elle avait vécu la même situation quatre ans auparavant.
Devant elle, la route et l’horizon tremblèrent, se tordirent même l’espace d’une inspiration. Elle accusa la chaleur. C’était toujours la faute de la chaleur, même en hiver. Le monde vibrait, faisait des vagues : elle en avait un jour parlé à l’école ; lors de la visite médicale : ils avaient vérifié ses yeux.
— Tout va bien de ce côté-là, avait décrété l’infirmière.
Le brouhaha du parc du Haut-Garlier lui arrivait alors qu’elle tournait à l’angle. La végétation dense l’accueillit de son ombre bienfaisante, les arbres débordaient largement au-dessus des lourdes grilles noires. Esmée longeait la clôture, derrière lesquelles des mères s’attardaient pour laisser leurs enfants, qui sortaient de l’école, s’ébrouer librement en hurlant de plaisir.
— Nous devons trouver un moyen de le faire entrer !
Sous le vieux merisier, caché de la rue par des massifs d’hortensias, se trouvait son banc favori, sur lequel elle avait passé les vacances à dévorer tous les livres d’aventures de la bibliothèque. Le vieux jardinier ramassait les feuilles autour de trois hommes qui parlaient fort, sans paraître s’apercevoir de leur présence. Le râteau allait et venait autour d’eux et, traversa l’un des hommes. La perspective, juste l’effet de la perspective.
Au moment où elle passait derrière eux, incapable de les quitter des yeux, l’un d’eux tourna la tête vers elle ; elle découvrit avec un frisson glacé son regard noir, ou se mêlait surprise et malveillance. Elle qui s’était toujours plainte des grilles qu’elle devait contourner pour se rendre jusqu’à son repaire, les trouva tout-à-coup bien utiles, bien hautes et bien épaisses.
Ni le jardinier qui poussait maintenant sa brouette, ni les femmes qui discutaient, ni les enfants qui jouaient, ne semblaient remarquer les trois hommes, lorsque son attention revint sous le merisier, les hommes avaient disparu. Une moue lui échappa. Elle détestait lorsque cela arrivait. Depuis qu’elle était enfant, elle voyait du coin de l’œil, arriver des personnes, mais lorsqu’elle se tournait : il n’y avait personne.
Aujourd’hui, Esmée faisait celle qui ne voyait rien, surtout, elle n’en parlait plus, ni à l’école, ni à la maison : surtout pas à la maison. Ils y tenaient beaucoup à ce qu’elle ne voit rien du coin de l’œil, à la maison. L’histoire était pourtant restée : tous les gamins, maintenant adolescents, se moquaient de ce qu’ils appelaient ses élucubrations. Son imagination fertile leur avait au moins fait apprendre un mot.
Son regard revint à l’allée qui menait à son domicile ; une route étroite, cernée de haut mur rehaussé de piques métalliques, interdite à tout véhicule sauf car et riverains. Tout au bout, sous le magnolia, une pancarte vert-bouteille ornée d’un treize orange signalait un arrêt qu’elle n’avait jamais trouvé sur aucun plan d’aucune société de car de la ville ou de la région.
Esmée ignorait toujours où allait cette ligne.
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Florian Gailland
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Il y a 5 mois
NiniPheelis
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Il y a 5 mois
Janikest
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Lucie Feyre
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Leo Degal
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EL Shepard
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NiniPheelis
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Il y a 5 mois