Fyctia
*4*
Les jours suivants, je travaille dur sous la houlette, de la gouvernante. De tout le personnel, c’est la seule que je ne vois jamais sourire. Les autres semblent sympathiques, et je me force à l’être aussi en retour. Je me suis surtout rapprochée d’Akiko, Min-ha de son vrai nom. Elle et moi avons le même âge, à quelques mois d’écart. Nous nous partageons la chambre de bonne sous les combles et faisons souvent équipe dans nos différentes tâches. Avec sa peau de porcelaine, son petit nez et ses lèvres tels deux pétales de fleur, elle a tout d’une poupée. Son air espiègle et son rire si joyeux et plein de vie, font d’elle une agréable compagnie. Toujours curieuse, elle ne cesse de me poser des questions à longueur de journée, un vrai moulin à parole. Et aujourd’hui-tandis que nous nous occupons d’étendre le linge, profitant d’une des dernières journées avec un tant soit peu de chaleur- ne fait pas exception.
« Alors tu as toujours vécu à Gyeongseong ? Que font tes parents ?
-Ah…euh… ils étaient apothicaires et médecins…
-Oh… Pardon, Ae-ra je ne voulais pas te blesser…
Nous avons pris l’habitude, lorsque nous ne somme que toutes les deux, de nous appeler par nos vrais prénoms, ainsi que de parler dans notre langue maternelle. C’est un peu notre petite rébellion à nous, notre secret.
-Non, ne t’en fais pas. Tu ne pouvais pas savoir…
-Que… que s’est-il passé ? me demande-t-elle, avec hésitation.
-Te souviens-tu de la manifestation pacifique du 1er mars 1919 ? Celle pour demander l’indépendance de Joseon*.
Elle hoche la tête.
- Ma famille est bouddhiste et nous avons défilé dans les rues avec tous les autres manifestants. Lorsque les soldats ont afflués de toutes parts pour réprimer le mouvement, mes parents ont su que tout se finirait dans un bain de sang…
La gorge serrée au souvenir de cette journée, je prends quelques secondes avant de continuer.
-… ils m’ont forcée à fuir loin, avant que tout ne dégénère. Je ne les ai plus jamais revus depuis. Lorsque les choses se sont calmées j’ai appris qu’ils faisaient partis des révoltés qui avaient été arrêtés et torturés. Ils sont morts en prison…
Nous ne disons rien, dans les instants qui suivent ma confession. J’essuie, sur ma joue, une larme solitaire qui s'est échappée , et me force à adopter un sourire de façade.
-Et toi ? Où t’étais-tu cachée ? reprend-t-elle.
-Et bien, du fait de leur profession, mes parents avaient toutes sortes de clients, issus de tous les rangs sociaux. Ils m’ont envoyée me cacher dans une école de kisaeng** où ma mère avait l’habitude d’aller pour livrer des médicaments ou prodiguer des soins. Je la suivais souvent dans ses tournées, donc toutes les femmes de là-bas me connaissaient. J’aimais les regarder virevolter dans leurs hanbok*** de soie colorée, lors de leurs cours de danse. Elles ressemblaient à une envolée de papillons, ou encore à un jardin de fleurs exotiques. J’aimais aussi les entendre chanter les kagok**** ancestraux, leurs voix remplissant l’air autour, accompagnées des instruments de musique. Parfois, après une journée de travail dans cette école, j’essayais de reproduire les chants ou encore les danses à la maison, principalement pour faire sourire mes parents.
-C’est vrai ? Alors tu pourrais danser là tout de suite !
-Quoi ? Non ! je rigole, devant l’air plein d’espoir qui s’affiche sur son visage.
-S’il te plaît, m’implore-t-elle, les mains jointent devant son visage, les yeux écarquillés.
Je fais mine de réfléchir à la question, sachant déjà au fond de moi que je vais accéder à sa demande. Histoire de la taquiner.
-Hmm… Bon ok d’accord !
La joie de Min-ha éclate dans un concert d’exclamation et de rire cristallin. Qui penserait, en la voyant sauter de joie telle une enfant de 5 ans, que cette jeune femme, pétillante, en a ...20 ! Son bonheur est tellement communicatif que je la rejoins et ris avec elle. Puis je m’empare d’une étole de soie et commence à effectuer les mouvements de mes souvenirs, mon accessoire volant derrière et autour de moi, sous ses yeux ébahis.
Un peu hésitante au début, je retrouve vite mon assurance d’autrefois, tourbillonnant sur moi-même, le mouvement lent et gracieux. Lorsque je m’arrête, elle en réclame encore et je m’exécute aussitôt, ajoutant cette fois-ci le chant traditionnel. Je dois avouer que le mélange des deux est pour le moins assez peu conventionnel, mais après tout, ma camarade est l’unique spectatrice de cette performance. Du moins c’est ce que je croyais jusqu’à ce que je le vois…
A quelques trois mètres de nous, portant un costume sombre, ses cheveux noirs coupé à la mode de l’époque, la stature haute et une moue méprisante déformant une bouche- dont la lèvre supérieure est surmontée d’une fine moustache- à laquelle il porte un cigare ; le maître des lieux se tient là, observant notre petit jeu.
-Pourquoi tu t’arrête Ae…
-Akiko ! je l’interromps brusquement à voix basse, lui faisant discrètement signe de se retourner, ce qu’elle fait.
Alors nous nous inclinons poliment, et alors que je relève la tête, je croise son regard fixé sur moi. Et ce que je lis au fond de ses deux trous noirs qui lui servent d’iris, provoque un frisson irrépressible en moi, et une vague de nausée me submerge. Ce n’est pas le regard froid et distant ordinaire, auquel je m’attendais, mais un, emplit d’avidité et de concupiscence, qui me donne l’impression d’être souillée. Puis, satisfait de l’effet produit, un demi-sourire aux lèvres, il détourne la tête et s’en va vers la grande maison.
Alors nous nous empressons, mon amie et moi d’achever notre tâche et de rentrer au plus vite. Plus tard, dans notre chambre, nous soufflons de soulagement.
-C’était moins une, me dit-elle. J’ai bien cru qu’il allait nous réprimander tout à l’heure.
Je ne réponds rien, mon estomac est encore envahi de ce sentiment de dégoût qu’a provoqué cette rencontre. Min-ha continue de parler :
-C’était bizarre, non ? On aurait dit qu’il n’était pas comme d’habitude comme si… Non je ne sais pas, j’ai peut-être rêvé… Dis, tu veux bien me raconter des anecdotes de quand tu travaillais avec tes parents ? Je suis sûre que tu dois en avoir des drôles en réserves, me demande-t-elle, un grand sourire illuminant son visage.
-Oh que oui j’en ai des tas ! Fais-moi une place.
Je m’installe à côté d’elle, dans le petit lit et commence à raconter. Je ne peux que remercier les dieux, tandis que nous rions comme des folles, d’avoir placé Min-ha sur mon chemin. Je crois que sans elle, la vie ici m’aurait été beaucoup plus pénible, et à cet instant je suis véritablement heureuse d’avoir trouvé en elle bien plus qu’une amie. Pour la fille unique que j’ai toujours été, et orpheline depuis quelques années, j’ai maintenant une sœur sur qui compter dans les moments difficiles. Oublié l’épisode déplaisant de la journée! C’est sur un souvenir heureux, que nous venons de créer, que je m’endors paisiblement au son du souffle régulier de ma sœur de cœur.
6 commentaires
Dr.Rd
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Il y a 5 ans
Ivaloo
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Il y a 5 ans
Ivaloo
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Il y a 5 ans
Ivaloo
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Il y a 5 ans
Azalyne Margot (miss Ninn)
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Il y a 5 ans
Ivaloo
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Il y a 5 ans