Beatrice Aubeterre Un royaume clair-obscur Incolore : Estrella

Incolore : Estrella

— Mademoiselle ! Mademoiselle !

Estrella referma son livre en soupirant. Que pouvait bien lui vouloir la gouvernante ? Elle enfouit son visage entre ses bras, comme si ce geste pouvait faire disparaître le monde autour d’elle.

Madame Maysie passait l’essentiel de son temps à lui inventer des occupations, toujours appropriée à une jeune fille de la bonne société : cours d’histoire et de musique, visites chez le couturier, goûters dans le jardin, promenades dans la ville la plus proche. Malheureusement, rien de tout cela ne pouvait changer l’âpre réalité de sa vie. Elle avait été exilée ici, au fin fond de Gallantide, parce qu’elle représentait une disgrâce pour sa famille.

Trois ans plus tôt, la vaste maison de campagne des d’Outremont s’était transformée en prison dorée. Sa chambre avait été retapissée d’une luxueuse toile florale avant de recevoir un nouveau mobilier laqué de blanc, aux courbes harmonieuses, un piano de bois exotique et une bibliothèque garnie des ouvrages préférés d’Estrella. Son armoire renfermait des tenues plus élégantes les unes que les autres. En plus de madame Maysie, deux bonnes et une cuisinière avaient été mises à sa disposition.

Ses parents n’avaient pas lésiné sur les dépenses pour apaiser leur conscience. Ils se donnaient même la peine, une fois par mois, de lui rendre visite, parfois accompagnés de sa sœur aînée. Ils restaient juste assez longtemps pour boire le thé avec elle. Après avoir parlé de la pluie et du beau temps, des nouvelles modes de la capitale et de quelques platitudes de ce genre, ils ne savaient plus quoi lui dire. Sans doute avaient-ils du mal à trouver des sujets de conversation qui ne touchaient pas à la Lumière – cette Lumière qui lui avait été refusée.

— Mademoiselle Estrella ?

La voix de la gouvernante avait perdu de sa conviction. Peut-être finirait-elle par lâcher prise. La jeune fille espéra qu’elle ne viendrait pas la dénicher dans sa chambre. Elle roula sur le dos, le regard fixé sur le baldaquin au-dessus d’elle. Des centaines de petites étoiles argentées parsemaient le tissu bleu nuit. À chaque fois que sa situation devenait si pesante qu’elle peinait à respirer, elle s’appliquait à les compter, jusqu’à ce que sa détresse se calme pour laisser place à son habituelle apathie.

Aux alentours de la cent vingt-cinquième, ses paupières commencèrent à se fermer. L’image des étoiles continuèrent à scintiller devant ses yeux clos, en un étrange kaléidoscope multicolore. Comme de très loin, elle pouvait percevoir les bruits autour d’elle : les chants d’oiseaux, le son du vent dans les branches des arbres, les voix de madame Maysie qui discutaient avec les deux bonnes, sans doute pour se plaindre de son attitude impossible. Elle se coula dans cette douce torpeur, en laissant ses pensées s’effilocher jusqu’à se réduire à quelques bribes impalpables.

Bientôt, Estrella se sentit flotter dans une pénombre sereine où se rependait une brume dorée. Une par une, les étoiles du dais réapparurent, comme des bougies qu’on allumait. L’un des points étincelants commença à grandir et à gagner en éclat. Peu à peu, il changea de forme jusqu’à ressembler à un papillon de lumière argenté. Il voleta autour d’elle, comme pour attirer son attention. La jeune fille tendit la main pour l’attraper. Plusieurs fois, ses doigts se refermèrent sur le vide. Quand, enfin, elle parvint à le saisir, il s’évapora aussitôt dans une nuée scintillante.

Estrella rouvrit brutalement les yeux. Elle se sentait désorientée, comme si elle s’était endormie pendant des heures. Pourtant, d’après l’horloge posée sur la cheminée, elle ne s’était assoupie que quelques minutes. Elle se redressa sur un coude et examina la pièce : rien n’avait changé, pas même le doux soleil printanier qui tombait sur le lit.

La jeune fille se décida à se lever et se dirigea vers la fenêtre de sa chambre. Elle écarta le fin voilage pour regarder à travers la vitre. La maison se dressait au milieu d’un petit parc planté d’arbres et de massifs de fleurs, soigneusement entretenus par le jardinier qui faisait aussi office de gardien. Depuis le premier étage, elle pouvait apercevoir un paysage vallonné, où les champs bordés de haies alternaient avec les parcelles boisées. Des fermes et des villages apparaissaient par endroit, comme des graviers de pierre blanche semés au hasard. Dans la lumière cristalline de cette matinée de printemps, Gallantide ressemblait à une illustration dans un livre pour enfant.

Estrella avait jadis adoré cette campagne paisible et généreuse, où elle trouvait une liberté que ne pouvait lui offrir la capitale. Petite, elle s’était plus d’une fois échappée du parc pour explorer les bois, cueillir des fleurs ou attraper des papillons. Ni les sermons de son père ni les reproches larmoyants de sa mère ne l’avaient convaincue d’arrêter ses escapades. Depuis, Gallantide était devenu pour elle une prison à ciel ouvert, qu’elle avait prise en horreur. Elle rêvait nuit et jour de fuir cette demeure, pour regagner la capitale et l’hôtel particulier de ses parents. Estrella clamerait devant toute la société des Héritiers qu’elle n’avait jamais été malade, comme le prétendaient les siens ; qu’ils essayaient juste de l’effacer comme une ternissure sur leur réputation étincelante. Puisque sa famille ne voulait plus d’elle, ils en subiraient les conséquences.

Estrella laissa retomber le rideau. Renouer avec les plaisirs de son enfance équivaudrait à accepter sa situation, et elle s’y refusait de toute son âme. Son désespoir initial s’était mué en un mélange d’hostilité et d’apathie qui la retenait sur place, plus efficacement que n’importe quelle serrure. Pourtant, en cet instant, elle éprouvait l’étrange impression de voir ce paysage pour la première fois. Elle devait s’arracher aux murs de cette maison, partir à l’aventure sur les chemins qui serpentaient d’une colline à une autre pour parfois disparaître sous les frondaisons. Son cœur cognait dans sa poitrine, comme si un sentiment d’urgence la pressait d’obéir à cette pulsion.

Estrella se dirigea vers la porte de sa chambre et entrouvrit le battant. Le champ était libre. Sans attendre, elle se glissa dans le couloir, releva son ample jupe marine et ses jupons blancs et fila vers l’escalier.

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22 commentaires

Leona

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Il y a 3 ans

J'aime beaucoup le cadre que tu as crée. J'avoue que le résumé et la couverture (futile que je suis ^^') m'ont attiré et je dois dire que je ne suis pas déçue du contenu !

clecle

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Il y a 3 ans

Les descriptions sont soignées et ta plume maîtrisée - je découvre ton histoire - c'est un beau début.

Mollusk20

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Il y a 3 ans

Estrella n'a pas l'air d'avoir une vie facile!

Beatrice Aubeterre

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Il y a 3 ans

Oui et non, elle ne manque de rfein, amis elle vit comme un oiseau en cage. Merci pour ta lecture ! :)

Dystopia_Girl

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Il y a 3 ans

Me voici pour l'échange d'avis ! Premièrement, pour les prochains chapitres, peut-être penser à aérer tes chapitres. Personnellement, j'ai un peu de mal à bien lire, avec tous ces paragraphes collés:) Sinon, il n'y a pas grand-chose à dire sur ce premier chapitre, qui est assez court. C'est très descriptif/passif, c'est à voir si ça va se dynamiser par la suite. Sinon, je chipote parce que c'est un échange d'avis, mais tes phrases ont pas mal toutes la même longueur ; pour une meilleure fluidité, je te conseille d'alterner entre phrases longues et courtes:)

Beatrice Aubeterre

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Il y a 3 ans

Je plaide coupable pour les paragraphes, j'ai l'habitude de publier sur des sites qui implémentent des espaces sous les paragraphes. Cela dit, tous mes chapitres les plus récents sont systématiquement aérés. Je note pour les phrases. Merci pour ton retour !

NevaPlume

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Il y a 3 ans

Très sympa comme premier chapitre :)

Gottesmann Pascal

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Il y a 3 ans

Pauvre Estrella, victime d'une famille bien peu compréhensive. Il lui faut trouver un moyen pour s'évader, du moins par la pensée.

Beatrice Aubeterre

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Il y a 3 ans

Oui, sa situation n'est pas des plus plaisantes, même si on ne peut pas dire qu'elle est mal traitée. Merci de ta lecture !

Gottesmann Pascal

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Il y a 3 ans

Like avant lecture dans la journée.
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