Fyctia
Chapitre 6 — partie 3/3
— Je veux bien te le donner, mais pas sans explication sur tout ça.
Sa voix est basse, son timbre grave. Il désigne le bras droit d’Élodie, le miroir, puis hausse les épaules.
— De suite ! ordonne-t-elle.
Il expire bruyamment.
— À la condition que tu me laisses soigner ta main. S’il te plaît.
Bien que son agressivité soit manifeste, elle opine du chef et lui emboîte le pas jusqu’à la salle du NostalgIA. La chaleur, la pression, l’adrénaline, tout retombe. Ses jambes vacillent. Elle s’assoit. Après quelques gestes de compassion, il part et revient avec une minuscule trousse de secours — si petite, qu’il est clair que peu de personnes se blessent chez CelestAIl.
Stéphane pose un genou à terre — dans d’autres circonstances et d’autres lieux, on pourrait croire à une demande en mariage. Son visage ne se trouve plus qu’à quelques centimètres de la main d’Élodie. Il relève indolemment le papier recyclé rougi. Son expression reste grave et douce à la fois. Il prend une pince à épiler, lève le bras en l’air et place sa langue sous ses dents. Plus aucune hésitation dans son geste. Il vérifie l’emplacement de chaque éclat.
Il les enlève, l’un après l’autre, avec une infinie délicatesse. Parfois, il inspire et retient son souffle. Ses cils frémissent quand il saisit enfin le fragment le plus profond. Un mince filet de sang colore les bords de la plaie. Il semble garder un calme olympien.
Il attrape une dosette de sérum physiologique. Il l’ouvre et presse le liquide sur la peau de la jeune femme. Elle ne proteste pas. Mais elle est blanche, très blanche.
Elle a donc droit à un lot de consolation. Il lui offre son plus beau sourire et appuie une main chaude contre son bras. Avant de vaporiser un spray à la chlorhexidine. Aucun picotement, mais un sursaut. Sans doute le froid du produit qui l’étonne. Stéphane relève la tête. Une moue d’excuse.
Il prend plusieurs compresses stériles. Il les dépose sur chaque jointure blessée. Enfin, il enroule le tout d’une bande blanche, ni trop serrée, ni trop lâche. La touche finale, la cerise sur le gâteau : du sparadrap et une caresse affectueuse sur le dos de la main.
— Tu ne veux toujours pas me raconter ?
Elle dit « non » d’un simple geste.
— Ce n’est pas pour casser l’appareil ?
— Non, promis.
Mutique, il rejoint le cube et marque un bref arrêt. Son regard s’élève vers l’angle du plafond, où une caméra clignote. Ses paupières se plissent. Il se gratte la tempe, se gifle doucement la joue. Enfin, il hoche la tête. Il glisse le matériel dans la mallette. Il y ajoute la tablette de contrôle, referme la boîte d’un geste ferme et vérifie le verrou. Aucun cliquetis, mais il s’assure que le clapet ne bouge plus.
Il retourne alors auprès d’Élodie, la main crispée autour de la poignée. En l’espace de quelques pas, son visage affiche une détermination glaciale. À l’exception notable d’un tressautement discret le long de ses lèvres minces. Plus aucune trace de son demi-sourire.
Elle ne le remarque pas. Elle ne fixe que sa pince tendue vers lui.
— Donne !
Son ton est sec, tranchant. Sûrement plus que ce qu’elle espérait.
— Laisse-moi t’accompagner jusqu’au métro.
Ce n’est clairement pas une question. Elle se résigne.
Contre toute attente, le retour se fait sans encombre. Peut-être que les agents de sécurité sont moins enclins à embêter une femme blessée — ou escortée d’un homme, dont le regard félin semble prêt à sauter à la gorge de n’importe qui.
Sur les quais, hormis la foule qui contemple Élodie — une fille au mascara dégoulinant sur son visage et au poing bandé n’est pas quelque chose de banal —, ils sont plantés comme des plots, immobiles. Et Stéphane ne diminue pas son emprise sur la poignée. Même lorsqu’elle essaie de s’en emparer. Il semble ailleurs. Loin, très loin d’elle, peut-être trop.
— Stéphane…
Il ne réagit pas.
— Mon métro va pas tarder.
Toujours rien.
— Stéphane !
Il la fixe, cligne plusieurs fois des yeux.
— Il arrive dans une minute.
Il lui tend la mallette. Elle va pour l’attraper et se ravise.
— Tu ne veux pas m’accompagner un tout petit peu plus ?
— C’est que… je… hésite-t-il en bafouillant. Pardon, oui, jusque chez toi si tu le souhaites.
— Merci, souffle-t-elle avec un haut-le-cœur.
Un quart d’heure plus tard, ils sont arrivés devant la porte d’entrée de l’appartement d’Élodie. Ils se font face. Les deux se regardent en silence. Longtemps. Leurs yeux reflètent la même confusion. Chacun semble se demander ce qui a bien pu l’emmener là. D’un côté, son visage dur, défait, le teint pâle, les lèvres pincées. De l’autre, ses traits fatigués, le maquillage en lambeaux, la main bandée et le cœur qui bat n’importe comment. Chacun peine à trouver ses mots. Deux statues immobiles. Deux âmes abîmées. Puis un souffle, un clignement de paupières. Elle tente :
— Tu…
Le son meurt au bord de sa bouche. Il bredouille quelque chose d’inintelligible. Un murmure. Elle ne capte pas. De toute façon, ça fait depuis ce week-end qu’elle ne comprend plus rien. Le silence retombe. Ils reprennent la même posture. Un léger tremblement au niveau de leurs doigts. Ils sont épuisés.
Elle ferme les yeux. Elle voudrait tout lui dire. Tout lui avouer. Elle espérerait se blottir contre lui et le supplier de la sauver. Mais elle sait qu’elle ne peut pas. Qu’elle ne doit pas ! Elle ignore qui il est vraiment. Elle se méfie. Au fond, elle n’a aucune garantie sur ses intentions. Pourtant, elle a besoin de tester sa confiance, quitte à provoquer la gêne. Alors elle avance vers lui. Lentement. Elle se hisse sur la pointe des orteils. Elle rabat une mèche de cheveux derrière son oreille. Son visage se lève, à quelques centimètres du sien. Elle entrouvre légèrement ses lèvres et amorce un baiser.
Il lâche la mallette. Ses mains se plaquent fermement sur les épaules d’Élodie. Il secoue la tête, dégage sa bouille, repousse doucement l’assaut et reste figé. En silence, il la regarde avec un mélange de détresse et d’hésitation — et de haine ? Le jaune de son œil s’est fait si sombre. Elle n’en saisit pas la signification. Son souffle est court.
— Je… je ne peux pas. Je suis désolé.
Elle déglutit, honteuse, et recule d’un pas.
— Je n’aurais pas dû, insiste-t-elle sur chaque syllabe.
— Ce n’est rien, je…
Un rictus tord ses babines de chien battu. D’un claquement de cils, il arbore à nouveau son masque de séducteur. Finalement, il s’écrie :
— Les papiers ! Ne m’en veux pas, je… j’te promets que ce n’est pas contre toi, mais je dois y aller.
Et, à l’instar d’une souris effrayée par un chat, il détale à toute vitesse. Il laisse Élodie seule, devant chez elle, la mallette au sol. Pour unique réaction — bien deux minutes plus tard —, elle s’exclame, sachant qu’il est trop loin pour entendre :
— Ouais ! C’est ça ! Casse-toi, connard !
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Vince Black
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