Dystopia_Girl Retiens-moi sous la neige 2.1

2.1


L’homme derrière la porte est beau. Trop beau.


Ses cheveux blonds, légèrement ondulés, effleurent ses épaules, et ses yeux, d’un vert émeraude, semblent tout capter. Un grain de beauté frôle sa paupière droite. Il est plus grand que moi, habillé d’un manteau noir ajusté qui épouse sa silhouette à la perfection. Pendant un instant, j’oublie tout : la raison de sa venue, les ordres de mon père, la situation absurde. Je me contente de le fixer.


Oui, il est beau. Mais les hommes beaux savent qu’ils le sont et, souvent, ils en jouent.


Qu’est-ce que tu racontes, Janie ? Ce n’est qu’un infirmier, pas un inconnu rencontré dans un bar.


-Bonjour, Janie. Votre père m’a engagé pour…

-…pour m’espionner, oui, je suis au courant, le coupé-je plus sèchement que prévu. Allez, entrez.


J’ouvre la porte et le laisse passer avec ses deux valises noires. Au loin se trouve une Mercedes noire, garée près de ma Mazda de location.. Eh bien, il fait de l’argent, l’infirmier.


Une fois à l’intérieur, je prends son manteau, le range machinalement et, lorsque je me retourne vers lui, me fige. La réalité me percute : cet homme va vivre ici. Avec moi. Pour une durée indéterminée.


Sentant mon trouble, il s’avance et me tend la main.


-Je m’appelle Jay.


J’hésite une seconde avant de la saisir et de la serrer. Sa chaleur me surprend, mais je garde mon masque impassible, même si, brièvement, ce contact a quelque chose de rassurant.


-Désolée pour mon malaise… Mon père ne m’a prévenue qu’hier de votre arrivée, je ne m’y attendais pas. J’aurais pu…


Jay esquisse un sourire, dévoilant des dents impeccables.


-Ne vous en faites pas, je comprends. La situation est assez inhabituelle. Sachez toutefois que je prends mon travail très au sérieux et que j’espère pouvoir identifier ce dont vous souffrez.


Mon bas ventre se serre. Bien sûr, comme toute femme normalement constituée, qu’un bel homme me dise qu’il va tout faire pour m’aider ne me laisse pas indifférente.


Son sérieux, son regard concentré… Ça devrait me rassurer, mais au lieu de ça, un autre sentiment s’infiltre en moi : un trouble inattendu.


-Pouvons-nous nous tutoyer ? demandé-je alors. Je n’ai pas envie d’avoir l’impression de cohabiter avec mon médecin…. C’est déjà assez étrange comme ça.


Techniquement, c’est le cas, si on omet le fait qu’il est plutôt infirmier.


-Oh, avec plaisir. Nous ne sommes que tous les deux, on peut se défaire des formalités.


J’esquisse un petit sourire peu convaincu. Il parle avec une aisance déconcertante, comme si vivre chez une patiente était d’une banalité absolue. Moi, en revanche, je suis loin d’être à l’aise. J’ai toujours vécu seule depuis mon départ du nid familial, et je n’aurais jamais imaginé que la première fois que je partagerais mon espace de vie avec un homme serait aussi… impersonnelle.

Je te fais visiter ? proposé-je après un moment, cachant avec grand-peine mon malaise.


Il accepte d’un hochement de tête, à mon plus grand bonheur. Je me lance dans une visite guidée du chalet, détaillant chaque recoin avec un enthousiasme feint, comme si j’étais la propriétaire des lieux alors que je ne loge ici que depuis quelques semaines. Jay écoute, pose des questions, semble sincèrement intéressé. À aucun moment, il ne souligne ma nervosité et, bizarrement, ça m’apaise.


Une fois le tour terminé, nous nous arrêtons devant sa chambre provisoire.


-Je ne sais pas ce que mon père et toi avez prévu, mais ça peut attendre demain, non ? Tu es sûrement fatigué…


Il jette un regard amusé à sa montre.


-Eh bien, il n’est que 10h du matin, lâche-t-il avec un petit rire.


Il sait que sa présence me dérange, bouleverse ma nouvelle petite routine. Pourtant, il ne dit rien, ne cherche pas à forcer quoi que ce soit. Et ça me déstabilise.


Il me déstabilise.


Peut-être est-ce parce que ça fait une éternité que je n'ai pas eu de conversation seul à seule avec un homme ; au travail, mes réunions se font toujours en grand groupe. Peut-être est-ce mon isolement des dernières semaines qui me rend irritable, imprévisible, perdue. Ou peut-être que j’ai trop mal pour me préoccuper de ce que les autres pensent de moi.


-On va y aller doucement, propose-t-il. Cet après-midi, on peut s’installer dans un coin confortable du chalet et tu m’expliqueras tes symptômes. Ce sera un bon point de départ.


La gorge soudainement sèche, je hoche la tête.


Alors qu’il s’apprête à refermer la porte pour s’accorder un instant de répit, une question me traverse l’esprit.


-Attends… Quel est ton nom de famille ?


Jay suspend son geste et me regarde, un petit sourire au coin des lèvres. Ses yeux pétillent, joueurs.


-Alors on veut espionner mes réseaux sociaux ?


Gênée d’avoir été démasquée aussi vite, je rougis. Touché. C’est une habitude chez moi : chaque fois que j’ai affaire à quelqu’un de nouveau, j’écume ses réseaux sociaux, cherche la moindre trace d’information à son propos jusqu’à explorer les bas-fonds de Reddit. Vieilles publications, commentaires, photos de soirées… C’est fou le nombre de choses que l’on apprend sur Internet.


-Je n’ai rien à cacher, ajoute Jay en haussant les épaules. Après tout, c’est normal que tu veuilles avec qui tu vas vivre et qui s’occupera de toi pendant les prochaines semaines.


S’occupera de toi. Prochaines semaines.

Si la première formulation me plait plus que de raison, la deuxième, beaucoup moins. Je bloque sur ces mots. Il ne pense pas résoudre mon problème en quelques jours ? Il va rester ici longtemps ?


C’est à ce moment-là, je crois, que je réalise pleinement la situation. Mon père ne l’a pas embauché sur un coup de tête. Jay n’est pas un étudiant en médecine curieux de mon cas ; c’est un professionnel payé pour traquer l’origine de mes douloureux.


Et plus de jours il restera, plus il sera payé grassement, j’imagine.


-Janie ? Janie ?


Interpellée, je reviens à moi à cet instant précis.


-Oui, pardon. Qu’y a-t-il ?

-Martins. Mon nom de famille est Martins.


Et avec un clin d’oeil, il referme la porte derrière lui.


Tu as aimé ce chapitre ?

21

21 commentaires

Vana Aim

-

Il y a 3 jours

Un infirmier apte à faire un diagnostic ?

SandrineBellier

-

Il y a 6 jours

Déjà je le soupçonne de ne pas être infirmer. Après j'aime bien Jay. Janvier est à vif et part dans tous les sens, obnubilé par ses douleurs et la perte de ses repères, je trouve que tout cela sonne assez juste. Dans le style je pense que c'est important d'aborder les douleurs à chaque chapitre parce que c'est omniprésent, mais peut être surtout à travers des activités. Ce qui met plus en avant le handicap que la perception.

Lillye_books

-

Il y a 8 jours

J'ai l'impression que Jay cache beaucoup de choses. Sachant qu'il a été embauché par le père de Janie, j'ai peur pour la suite de l'histoire.

Alyrianna

-

Il y a 9 jours

Moi, je l'aime bien : Jay ! Ce qui me fatigue, c'est que je l'aime bien plus que la fille. Je voudrais m'attacher plus à elle. Impatiente de retrouver ta façon de décrire efficacement tes personnages pour les rendre réels dans les prochains chapitres.

Dystopia_Girl

-

Il y a 9 jours

mercii

Gwen.David

-

Il y a 9 jours

L'infirmier, je le sens pas. Il y a autre chose. J'arrive pas à mettre le doigt dessus... En tout cas, la rencontre est fluide . J'ai hâte de lire la suite 😉

Dystopia_Girl

-

Il y a 9 jours

hah merci

Passions-Fictions-Laëti

-

Il y a 10 jours

Super la rencontre 😊 Normal qu'elle veuille en savoir plus sur lui comme elle ne le connaît pas 😁

Éléonore Garnett

-

Il y a 10 jours

Une tension douce mais palpable s’installe dès l’entrée en scène de Jay. Tout est subtilement posé : l’inconfort de Janie, son trouble face à cet inconnu trop parfait, et ce huis clos qui promet bien plus qu’une simple cohabitation. Les dialogues sont justes, l’ambiance feutrée mais chargée, et on devine que les apparences ne sont qu’un début. Je suis à la fois intriguée, un peu sur mes gardes (comme Janie) et curieuse de découvrir ce que Jay cache derrière ses sourires impeccables. Une très belle scène d’introduction à une relation complexe.

Dystopia_Girl

-

Il y a 10 jours

mercii
Vous êtes hors connexion. Certaines actions sont désactivées.

Cookies

Nous utilisons des cookies d’origine et des cookies tiers. Ces cookies sont destinés à vous offrir une navigation optimisée sur ce site web et de nous donner un aperçu de son utilisation, en vue de l’amélioration des services que nous offrons. En poursuivant votre navigation, nous considérons que vous acceptez l’usage des cookies.