Amass Résignée? Jamais! Chapitre 22

Chapitre 22

Charlène, en sortant de sa chambre avait interpellé la première personne qui lui tombait sous la main, une jeune femme qui passait l’aspirateur dans le couloir.

— Tu parles français ?

— Une petite peu…

— Appelle toutes tes collègues ! Demande-leur de descendre à la réception !

— Ma signora… lé trafail…

— Obéit ! Dis-leur d’amener des tambourins, des flûtes et leur téléphone portable.


Subjuguée par l’autorité de Charlène, la jeune femme s’était précipitée et cinq minutes plus tard, tout le personnel féminin de l’hôtel se retrouvait dans le hall, la plupart avec un instrument de musique. Charlène s’était emparée d’un pipeau pour jouer un air joyeux, une serveuse avait marqué le rythme avec des castagnettes, Charlène avait commencé à tourner sur elle-même devant ces filles ébahies: elles avaient des amis et des parents sur la place, elles aussi sentaient l’imminence d’un drame terrible et cette touriste européenne leur avait semblé complètement folle.

— Prenez vos portables, appelez vos copines, vos sœurs, vos mères, qu’elles nous rejoignent. Détachez vos chemisiers, attachez-le sous votre poitrine et écoutez-moi !


En quelques phrases, Charlène avait expliqué ce qu’elle voulait faire et son plan avait recueilli une approbation unanime. Ainsi, à quatorze heures trente, une bande de jolies filles sortait de l’hôtel en virevoltant et en jouant de la musique. La surprise des manifestants fut si totale que cris, slogans et sifflets s’éteignirent instantanément. Fendant la foule, Charlène emmena sa troupe au milieu de tous ces gens en colère alors que dans les rues de la ville, une flûte lointaine répondait à la sienne. Devant ces belles filles, les hommes s’écartaient, stupéfaits par ce qu’ils considéraient comme le comble de la stupidité. Les quelques femmes qui participaient à la manifestation se joignirent au mouvement, comprenant d’instinct ce que Charlène cherchait à faire. Quelques minutes plus tard, les danseuses se glissaient entre le cordon des soldats et les révolutionnaires et tous ces hommes en colère reculèrent de quelques pas pour laisser passer ces jeunes femmes qui, à l’appel de Charlène, arrivaient maintenant de tous les quartiers de la ville. Et si elles avaient toutes parfaitement conscience du danger qu’elles courraient, leurs visages souriants ne montraient rien de leur angoisse.


À quinze heures, des centaines de danseuses avaient rejoint Charlène qui défit son soutien-gorge et le lança en direction des forces de l’ordre, un geste repris par toutes les autres jeunes femmes. Une pluie de sous-vêtements tièdes et colorés s’abattit sur les militaires avec un résultat immédiat : les mitraillettes s’abaissèrent, des sourires amusés s’allumèrent ici et là, quelques « Olé » admiratifs fusèrent. À quinze heures quinze, Charlène récupéra un sifflet à roulette auprès d’un des manifestants, souffla longuement dedans et un incroyable silence s’installa sur la place. Elle discuta quelques instants avec une fille qui parlait à peu près français puis se mit à hurler en espagnol les quelques mots qu’elle venait d’apprendre :

— On veut la justice et des élections. Justice et élections !


Immédiatement, des milliers de voix répétèrent cette revendication qui résumait si bien l’état d’esprit de cette foule, puis Charlène reprit sa flûte, danses et musiques repartirent de plus belle. Et toutes les dix minutes, la jeune femme usait de son sifflet pour obtenir le silence et scandait son slogan en levant le poing. De temps à autre, quelques filles se saisissaient d’un soldat, l’entraînaient dans leurs farandoles pendant quelques minutes puis le renvoyaient rejoindre les siens, après l’avoir embrassé sur les joues, dans le cou, sur les mains. Sur le toit, les tireurs d’élite s’étaient assis, certains avaient dévissé leur lunette de visée et s’en servaient pour regarder de près les jolies formes des danseuses. Téléphones portables et Gopro relayaient au reste du monde le spectacle hallucinant de ses jeunes femmes qui risquaient leur vie pour éviter un massacre.


À seize heures trente, un hélicoptère se posa dans la cour intérieure du palais et dix minutes plus tard, le président du Salaguay, entouré d’une dizaine de gardes du corps solidement armés, rejoignit le premier rang de la manifestation. Les soldats, maintenant assis par terre, se relevèrent sans enthousiasme : certains avaient accroché à leur ceinture un soutien-gorge, d’autres, couvert de rouges à lèvres souriaient bêtement, tous avaient perdu le sens de leur devoir. Du côté des manifestants, des guitares étaient apparues pour accompagner flûtes et tambourins et, sur les bords de la place, des bénévoles préparaient sandwichs et pâtisseries. Le soulèvement avait pris provisoirement le visage d’une fête populaire, mais personne n’était dupe : la colère de la foule était trop intense, les rancœurs trop anciennes, ce répit ne pouvait être que temporaire. Tous savaient que le mouvement lancé par Charlène finirait par s’essouffler, et que son action ne servait à rien sinon à retarder de quelques heures l’inévitable confrontation entre le peuple et le pouvoir.


Un porte-parole déclara que le gouvernement acceptait de discuter avec une des meneuses et tous les manifestants pensèrent la même chose : une entrevue entre ces danseuses qui n’étaient pour eux rien de plus que de jolies filles sans aucune profondeur politique, et le président du Salaguay ne résoudrait rien. Charlène utilisa à nouveau son sifflet à roulettes, leva le poing pour hurler un ultime « justice et élection », puis s’avança.


Un silence gigantesque s’abattit sur la place. Quelques ordres fusèrent, manifestants et militaires s’écartèrent pour constituer un large cercle avec au centre, Charlène et Rodrigo Gomez Borchas, le président autoproclamé du Salaguay qui avait pris le pouvoir par la force quinze ans auparavant. Grand et d’une carrure de boxeur, il avait la quarantaine passée et portait pour la circonstance, son plus beau costume, pour impressionner toutes ces jeunes danseuses par sa prestance.

— Je vais vous faire arrêter pour trouble à l’ordre public, attaqua Rodrigo Gomez dans un anglais rocailleux. Vous finirez vos jours dans la plus sordide de mes prisons où vous serez violée tous les jours par les gardiens et les détenus ! Quant à toutes ces filles qui vous ont suivi, je les enverrai dans les bordels les plus insalubres de la ville. Vous avez 5 secondes pour partir.


<N’oubliez pas : il faut des like et des partages pour débloquer les chapitres suivants>


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13

13 commentaires

Judith | Fyctia

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Il y a 3 ans

Bonjour Amass, je suis venue lire les premiers chapitres de ton histoire et te donner mon avis dans le cadre du concours. :)

Judith | Fyctia

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Il y a 3 ans

L’enquête dans laquelle tu plonges le lecteur dès le début de l'histoire est prenante. En y intégrant des problématiques familiales et sociales, tu donnes un sens profond à ton intrigue principale.

Judith | Fyctia

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Il y a 3 ans

Ton choix de premier chapitre, qui nous fait rentrer tout de suite au cœur du sujet, est efficace. Tu parviens également à mener ton lecteur sur des fausses pistes pour mieux le surprendre ensuite. Même si nous offrir régulièrement des réponses qui soulèvent de nouvelles questions est un bon moyen pour nous tenir en haleine, il est parfois important de nous laisser faire le point avec le personnage le temps d’un chapitre ou deux. En effet, les différentes actions et révélations s’enchaînent très rapidement dans ton récit, et cela peut rendre la compréhension de ces dernières plus difficile. Offrir un petit temps de réflexion au personnage et développer les émotions qui peuvent découler de ces découvertes nous permettra de mieux retenir les éléments d'information au fil des chapitres.

Judith | Fyctia

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Il y a 3 ans

Tes personnages complexes attisent la curiosité du lecteur. Leurs réactions parfois contradictoires donnent envie de continuer la lecture pour mieux les comprendre. Une fois que nous avons des certitudes sur ce qu'ils ressentent, tu peux, par contre, développer leurs émotions sans hésitation. Ainsi, Charléne n'est peut-être pas suffisamment démunie face à l'enlèvement d'Éric. Elle ne paraît pas non plus blessée par l'absence d'héritage, ce qui peut sembler étonnant au vu de l'affection qu'elle portait à Lilith.

Judith | Fyctia

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Il y a 3 ans

Ton style est entraînant et fluide. Tu as un vocabulaire à la fois riche et précis. Je te recommande de sauter une ligne entre les différents paragraphes et de détacher les conversations par SMS des dialogues normaux pour rendre la lecture un peu plus claire.

Judith | Fyctia

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Il y a 3 ans

J'espère que ces conseils te seront utiles pour la suite de l'histoire et te souhaite une bonne continuation. :) Maëva, équipe Fyctia

Amass

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Il y a 3 ans

Un grand merci pour tes remarques qui sont tout à fait justifiées. Le mode de narration imposé par le concours impose hélas d'écourter une histoire qui, dans sa version originelle, répond à la plupart des tes commentaires. Vu la manière dont augmente le besoin en like et la nécessité de se limiter à 7000 caractères par chapitre, j'ai été contraint de privilégier l'action au détriment des émotions des personnages et des descriptions.

Ember

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Il y a 3 ans

Si tu avais lu le chapitre 5 tu aurais réponse à la question que tu pose – -"Mais elle t’a déshéritée ! s’étonne Eric". Et Charléne explique. Alors avant de faire une critique de ce roman qui est excellent, commence par le lire.

Lomie

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Il y a 3 ans

Je suis un peu d'accord avec Amass et Amber: le format impose le rythme donné par Amass, le feeling est différent si on lit au jour le jour ou tout d'un coup. Quant à Amber elle n'a pas tord de pointer que Maewa n'a pas lu l'histoire. Mais bon, Maewa en dit quand même beaucoup de bien, alors je suis aussi d'accord avec elle...et puis, ce "résignée jamais" qui revient toujours plus fort, ça fait une impression dingue.

Sinette

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Il y a 3 ans

Joli façon d'arrêter un massacre!
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