JAJ Prends ma main 1.1 Débuts chaotiques

1.1 Débuts chaotiques

— Nieeeeeeels ! Crévindiou, j’vais pas attend’ cent-sept ans qu’tu daignes enfin v’nir, et j’t’y jure qu’si on arrive en r’tard pour not’ premier jou’, j’vais royal’ment t’botter l’cul ! Câlice, Jacob nous attend d’jà dans l’char ! hurle, avec agacement et impatience, une voix féminine particulièrement aiguë et stridente.


Une jeune femme fluette à la silhouette longiligne attend, les mains sur les hanches, au pied d’un large escalier de bois ayant subi l’usure du temps passé, dans le vaste vestibule rustique et néanmoins chaleureux d’une maison de campagne isolée au cœur d’un petit village inconnu du reste du monde mais accueillant, bon vivant et généreux envers ses visiteurs guidés par le hasard ou, parfois, par l’infortune. Lasse de patienter, elle regarde sa montre d’or blanc en claquant la langue, insatisfaite. Puis, dans une tentative de se ressaisir et de recouvrer son calme, elle réajuste son tailleur bleu marine, reboutonne son chemisier blanc immaculé parfaitement repassé, tourne pensivement son alliance autour de son annulaire droit et se penche sur son sac à main beige, lequel est accroché à un vieux portemanteau branlant semblant plus ancien que la bâtisse qui l’abrite depuis plusieurs décennies.


Elle sort un miroir de poche et, avec un air intraitable, absolument intransigeante quant à son apparence, elle inspecte son maquillage et sa coiffure. Dans un soupire, elle cherche à nouveau dans son sac à main. Avec des gestes rapides et pourtant précis et délicats, elle s’applique du fard à paupières bleu, du mascara et du gloss couleur pêche. Enfin, elle porte ses mains à ses cheveux, semble hésiter plusieurs secondes devant le miroir mural installé au-dessus de la commode de l’entrée et dont elle avait momentanément oublié l’existence, puis tresse finalement sa longue toison d’or qui lui arrive aux chevilles pour en faire un chignon impeccable.


Quelques instants, histoire de s’occuper l’esprit et les mains, elle fouille dans son sac à main à la recherche de ses clefs de maison et de voiture puis à l’intérieur des poches de son trench-coat couleur crème. Stressée et exaspérée de ne pas les voir, elle pianote son front de ses ongles longs vernis de blanc.


Ce jour-là, son deuxième fils, Niels, s’apprête à faire son entrée dans un nouveau lycée, et surtout, dans une nouvelle ville. Le déménagement, non désiré, tant par sa mère que par ses frères et lui-même, a été difficile. Une ambiance morose plane perpétuellement entre les murs de leur nouvelle maison depuis leur arrivée, et Niels n’avait pas le cœur à visiter les environs.


À cause de ses comportements récents, il a été renvoyé de son ancien établissement scolaire, au plus grand dam de sa mère qui, en désaccord avec la décision prise par la direction, a démissionné de son poste de professeure d’histoire géographie. C’est donc, pour elle également, son premier jour dans un nouvel établissement.


L’adolescent, qui n’était pas à l’étage mais dans le salon, lève les yeux au ciel et, avec un sourire moqueur empli de tendresse, s’approche furtivement pour tapoter l’épaule de sa génitrice et lui désigner son trousseau de clefs sur le chevet de l’entrée. Ne l’ayant ni vu ni entendu, elle fait un bon de frayeur.


— Diou ! Quel couillon, c’gamin ! s’exclame-t-elle, la main sur le cœur. T’es t’y don’ là d’puis longtemps, qu’tu m’fais brailler dans toute la casbah comme une perdue pis qu’t’arrives comme un tacaraud ‽


— Scus’moi, m’man ! On y va t’y tantôt ? demande-t-il en ignorant les reproches énergiques qu’elle continue de lui adresser.


Il souffle un grand coup pour dégager son regard d’une longue mèche blonde rebelle puis dépose un baiser sur la joue de sa mère. Mi exaspérée, mi rassurée, elle lui sourit et lui ébouriffe les cheveux, en vengeance de la terreur qu’il lui a faite un peu plus tôt.


— J’t’attends dans l’char, y drache pis y fait in vint d’voleur alors couv’toi mieux qu’ça ! Pis penses à fermer en sortant, hein ! ordonne-t-elle en enfilant son trench-coat et en s’emmitouflant dans son épaisse écharpe beige tricotée main par sa mère.


Sans espérer de réponse de la part de son fils, elle prend son sac à main et son trousseau de clefs puis se précipite hors de la maison, laissant la porte grande ouverte.


Niels est soulagé de ne pas avoir à répliquer. Il n’a rien à dire. Absolument rien. Et puis, à quoi cela servirait-il ? Il marche constamment sur des œufs avec elle depuis son exclusion définitive de son ancien lycée. Certes, en quittant son poste, elle les a défendus bec et ongles, ses convictions pédagogiques et lui, mais elle n’en est pas moins furieuse.


Avec un soupir, lequel est plus triste qu’agacé, il saisit son sac de classe mité et poussiéreux, claque bruyamment la porte derrière lui et se dirige lentement vers la vieille Toyota rouge délavé de sa mère, ne tenant aucunement compte des recommandations reçues malgré la pluie battante et le grand vent.


Le froid et l’humidité traversent rapidement son short rouge sombre et son tee-shirt blanc, mais semblent également s’insinuer sous sa peau diaphane pour imprégner ses os et ses veines. Alors qu’il souffle pour s’en débarrasser, son éternelle mèche rebelle reste collée à son visage à cause de l’eau qui tombe à seaux.


C’est une maigre consolation pour lui mais, sur son dos, son maudit cartable ne pèse quasiment rien. Et pour cause… quelques feuilles volantes gisent au fond, froissées, pliées et sales, tenant compagnie à un stylo quatre couleurs solitaire.


— T’es berdin jusqu’à l’os, mon pauv’ garçon ! Non mais j’vous jure, l’est complét’ment taberlaud, c’ui-là ! s’écrie sa mère en le voyant s’ébrouer avant de s’installer côté passager. En c’moment, j’ai vraiment pas b’soin qu’tu chopes la crève, j’ai assez à m’occuper d’ton frère ! ajoute-t-elle, culpabilisante.


À l’arrière, Jacob se renfonce dans son siège, mal à l’aise. Le malheureux se retrouve toujours entre les disputes, comme un vase au milieu du salon auquel personne ne fait jamais attention. Ses aînés occupent toutes les pensées de sa mère, alors que tous ses copains lui disent qu’il doit être le préféré de celle-ci car il est le petit dernier.


— M’man arrête ! M’mets pas Zachée su’l’dos ! Ç’a toujours été dur d’s’occuper d’lui, pas qu’maint’nant ! Et pis moi aussi, j’fais tout pour son bien, hein !

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17 commentaires

Raëlfar

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Il y a 2 ans

Chouette premier chapitre, très bien écrit. Juste faire attention aux phrases trop longues où on se perd en cours de lecture.

JAJ

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Il y a 2 ans

Merci pour toutes les annotations et ta lecture attentive. J’ai en effet fait le choix de phrases longues, parti pris qui ne plaira pas à tous mais pleinement assumé. L’ensemble, hormis certains contextes bien précis, est construit sur la base de phrases longues. Tu ne trouveras principalement que de ça, pauvre de toi 🤪 Je note ça pour de futures améliorations même si je n’en suis pas encore à la phase de relecture. Je reverrai certaines phrases, même si je garderai ma base de phrases longues qui me convient bien mieux qu’une succession de phrases courtes et qui fait partie de mon style d’écriture. Merci de cette avis sincère qui ose dire clairement les choses, dans le bon comme dans le mauvais. Ces avis me sont très précieux.

EnolaPritchard

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Il y a 2 ans

Un très bon prier chapitre qui met les choses en place ! L'accent m'amuse beaucoup et pareil pour certaines expressions. J'ai hâte de voir ce que ça va donner pour la suite. D'ailleurs je suis curieuse concernant Zachée ?🤔 Tu as laissé sous-entendre qu'il lui arrive quelque chose d'assez grave. A moins que je me trompe mais ça a attisé ma curiosité ! Hâte de lire la suite

JAJ

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Il y a 2 ans

Merci *O* Effectivement il est arrivé d'la marde à Zachée. Après on ne le découvre pas avant un moment car ce drame a causé son absence de la maison pour un temps et c'est un sujet sensible dans la famille ;) Mais j'espère que ce qui se cache derrière tout ça t'entraînera ! :)

Anna.

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Il y a 2 ans

Chouette premier chapitre ! J'aime bien l'histoire et l'atmosphère qui est entrain de s'installer.
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