Fyctia
Chapitre 1-2
Elle poursuivit son avancée sans s’immobiliser. De l’autre côté de la pièce, plusieurs tables avaient été placées en ligne pour bloquer l’accès à deux vastes escaliers en demi-cercle et au balcon vers lequel ils montaient, ainsi que pour former un comptoir où attendaient trois enseignants. Bien qu’ils portent des uniformes gris sombre assez sobres, les boutons dorés aux fins motifs et les fils d’ors qui ornaient l’extrémité de leurs manches serrées transpiraient la richesse autant que les tenues des étudiants. Et bien sûr, tous avaient le regard rivé sur Edin, qui ne s’arrêta qu’une fois devant eux.
Le pire, ou le plus difficile du moins, était qu’elle ne pouvait pas les blâmer. De leur point de vue, elle était une géante de deux mètres ou presque qui les toisait autant qu’elle les dominait ; avec des écailles vert sombre comme celles d’un crocodile qui compressaient son oeil droit d’un blanc laiteux puis progressaient vers son front jusqu’à se mêler en une corne qui partait d’abord vers l’avant, avant de se courber et se torsader vers le ciel et finir en une pointe - qu’elle devait limer chaque matin pour éviter qu’elle ne soit trop acérée. Et elle portait une tunique de lin très basique sous un manteau de fourrure fine tachetée grise et noire, tenue par une fibule en fer brut, sans aucune fioriture supplémentaire, qui ne cachaient ni ses épaules larges, ni ses bras épais, ni sa peau couleur de bronze. Tout la marquait comme un monstre, et tant pis si elle était une personne très normale en réalité. Avec des cheveux bruns difficilement disciplinés, attachés en une queue de cheval qui descendait sous ses épaules, un visage un peu rond si on excluait les traits reptiliens, et au moins un œil en amande d’un vert parfaitement normal.
Une seconde se passa, dans un silence absolu. Puis plusieurs. Personne ne disait rien. Edin avait espéré qu’on l'interpelle. Qu’on lui demande qui elle était, ce qu’elle faisait là. Que quelqu’un prendrait l’initiative, donnerait le ton de leurs échanges, et qu’elle n’aurait qu’à s’adapter. Mais personne ne prenait l’initiative. Ce qui était à l’origine de la politesse se muait désormais en une gêne palpable qui faisait perler de la sueur dans sa nuque, écrasait ses épaules de géante, et lui donnait envie de tourner les talons pour fuir en courant. Parfaitement immobile, elle ne pouvait plus compter sur ses pas pour cacher les tremblements de ses mains. “Assure-toi juste que ça ne se voit pas”... Elle ne pouvait pas trembler. Elle n’avait pas le droit à l’erreur. Alors à la place, elle plaqua sa pochette en cuir sur la table dans un claquement sec qui résonna dans toute la voûte de cette entrée monumentale.
“Bonjour.”
Le professeur en face d’elle sursauta. Son regard se porta sur la pochette. Puis, quand il ne vit rien à part un rectangle de cuir brun sous une main immobile, il reporta son attention sur son visage. Le mélange de sentiments qui agitaient son esprit se lisait dans ses yeux. Surprise. Hésitation. Dégoût. Pourtant, le reste de ses traits garda une neutralité professionnelle ; et comme si le choc l’avait sorti de sa stupeur, il redressa son dos.
“Bonjour, mademoiselle ?”
“Tengin. Rita Tengin. Je souhaite m’inscrire à la filière Recherche.”
Il haussa un sourcil. Elle resta impassible. Cette fois elle y était. Maintenant que l’échange était lancé, que le ton était donné, elle savait où elle allait. Elle savait quoi dire. Elle avait répété tout ça. Maintenant, il allait demander…
“Vous avez une recommandation ?”
Sans un mot elle ouvrit la pochette et en tira une lettre sobre, rédigée sur du papier brun clair, pliée en trois et cachetée à la cire grise, qu’elle tendit au professeur. Il la prit à deux doigts, tira une paire de besicles de sa poche de poitrine avant de les poser sur son nez, et observa le cachet. Des reflets colorés, presque huileux, passèrent sur les verres vraisemblablement enchantés. Il dégaina ensuite un petit couteau avec lequel il fit sauter le cachet, puis lut la lettre. Le texte était sobre, direct, presque incisif ; mais tout y était. Illina De Gurnos, mage assermentée et lauréate de l’université d’Eltogirse, reconnaissait la présente Rita Tengin comme son apprentie et la recommandait pour la filière de recherche de l’université. Sceau, signature, et taches de sang des deux femmes pour authentification. Cette fois, les sourcils du mage se froncèrent. Il approcha de lui un lourd ouvrage, tourna les pages jusqu’à y trouver le nom De Gurnos et la marque noire associée. Le sang de sa mentore, versé des décennies plus tôt, et pourtant identique à celui qu’elle avait apposé sur la recommandation il y avait tout juste deux mois. Les sourcils se froncèrent plus fort encore. Enfin, il écarta le livre, posa la lettre, et tendit une main ouverte en direction d’Edin. La dernière étape, nécessaire pour qu’une inconnue sortie de nulle part prouve son identité. L’idée lui vint que c’était injuste, que sans doute aucun des autres étudiants n’avait eu droit à ce traitement. Tous, ils avaient donné leur nom, présenté leur lettre pour les moins chanceux, et leur notoriété avait fait le reste. Tous venaient de lignées prestigieuses, tous étaient attendus. Et maintenant, tous regardaient avec un intérêt mêlé de beaucoup de sentiments la scène se dérouler sous leurs yeux. Edin avala sa salive, ferma les yeux un instant, puis posa son poignet dans la main ouverte.
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Mary Lev
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Nathanael6
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Seb Verdier (Hooper)
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