Fyctia
Chapitre 26
— Maman ! couinai-je. Pourquoi est-ce qu’il faut toujours que tu m’humilies comme ça ? pleurnichai-je.
— Je suis ta mère. C’est mon rôle, voyons ! Bon, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, j’aimerais récupérer ma tenue de travail. Y en a qui bossent, soupira-t-elle.
Elle nous contourna et tira sur ses vêtements jusqu’à ce que les pinces à linge cèdent.
— Maman… tu sais que normalement, il faut pincer l’extrémité pour libérer le vêtement ? m’agaçai-je.
— C’est moi le parent ici, ou c’est toi ? râla-t-elle. Laisse-moi faire ce que je veux ! Swann ? Je peux te parler une minute ?
Mon charmant voisin se raidit. Je l’encourageai en passant ma main dans le bas de son dos.
— Euh… oui, d’accord… balbutia-t-il. Est-ce que… vous allez me passer un savon ? se risqua-t-il.
Ma mère se mit à rire avant de le taper à l’arrière de la tête, comme elle le faisait avec moi.
— Bien sûr que non !
Elle passa son bras sous le sien et le força à la suivre hors de la pièce. Je restai là, perplexe. Est-ce qu’elle voulait que je les laisse parler tous les deux ? Ou est-ce que j’avais le droit d’écouter ? Je plaquai mon corps contre l’encadrement de la porte et les suivis des yeux. Ma mère mit la cafetière en route. Je n’entendais pas un traître mot de ce qu’elle racontait à mon charmant voisin. Je me rapprochai doucement, en faisant le moins de bruit possible, mais mes béquilles me trahissaient.
— Mais regardez qui voilà, ricana ma mère. Nous avons un espion, chuchota-t-elle en se penchant vers Swann d’un air complice.
Ce dernier me jeta un regard alarmé. J’ignorais ce qu’elle avait bien pu lui raconter, mais j’espérais qu’elle ne m’avait pas affiché encore une fois. Elle avait vraiment le chic pour me foutre la honte. Élie avait eu droit à tous les albums photos de moi dans le bain et toutes ces conneries. Mon ventre se contracta à cette pensée. Et si… Et si elle lui avait dit quelque chose qu’elle n’aurait pas dû ? Concernant ma transition ? Je n’aurais jamais dû les laisser seuls. L’angoisse s’installa au creux de mon estomac.
— Bon, les enfants. Pas de bêtises, maman part travailler, soupira-t-elle. Je serais bien restée ici, moi aussi, ajouta-t-elle en passant à côté de moi.
Elle déposa un baiser sur mes cheveux blonds et partit s’enfermer dans sa chambre. Swann resta planté à côté de la cafetière, le regard dans le vide. J’avais envie de vomir. Qu’est-ce qu’elle lui avait dit ? Je fis claquer mes béquilles sur le carrelage pour le rejoindre.
— Euh… ça va ? soufflai-je.
— Euh… oui, répondit-il en passant sa main dans sa nuque rasée. Je ferais mieux d’aller en cours, balbutia-t-il. Mon père va me tuer si le lycée l’appelle…
Il s’avança vers le hall dans me regarder.
— Eh !
J’attrapai son bras quand il passa à ma hauteur.
— Qu’est-ce qu’elle a dit ? demandai-je, au supplice.
— Euh… je te le dirai ce soir, chuchota-t-il en se penchant vers moi.
Son souffle chaud chatouilla mes narines.
— Oh… d’accord, répondis-je en faisant la moue.
— T’inquiète, c’est rien d’alarmant, me rassura-t-il.
Il glissa son bras autour de ma taille et m’embrassa sur le front. Je me laissai aller contre lui, le cœur battant.
— On se revoit très vite, souffla-t-il avant de se détacher de moi et de regagner la porte d’entrée.
Swann se pencha pour enfiler ses New Rock et je me surpris à me mordiller la lèvre. Je me claquai mentalement et détournai le regard, les joues rouges. Ma mère sortit de sa chambre au même moment. Elle me dévisagea amusée, mais ne fit aucune remarque, heureusement pour moi. Il fallait absolument qu’on ait une conversation, elle et moi. Je ne voulais pas qu’elle risque d’envenimer la situation sans le vouloir.
— À ce soir, mon chéri ! cria-t-elle avant de saisir la poignée de la porte. Après vous, jeune homme, ajouta-t-elle à l’attention de mon charmant voisin.
La porte se referma derrière eux et je me retrouvai seul, planté au milieu du salon, la tête emplie de pensées contradictoires.
***
Je m’étais fait violence pour ne pas passer l’après-midi accroché à mon téléphone à attendre des nouvelles de Swann. J’avais rangé mon bazar de la veille, tenté de réparer la boite en bois de ma mère avec de la colle adéquate et m’étais tenu à distance des placards pour ne pas succomber à la tentation. Puis, je m’étais posé dans le canapé avec mon ordinateur et j’avais regardé les avis des internautes sur les différents psychologues dont ma mère m’avait dressé la liste. Ma crise d’hier m’avait fait prendre conscience que j’avais beaucoup trop laissé trainer les choses. Il fallait que je me reprenne en main pour ne pas sombrer à nouveau.
La sonnette de la porte d’entrée retentit dans le hall. Je jetai un coup d’œil à mon ordinateur. Il n’était même pas encore quinze heures. Comment ça se faisait que Swann soit déjà là ? J’attrapai mes béquilles, excité. Je me débattis avec la clé et ouvris la porte. Un énorme ours en peluche me faisait face. Swann était probablement quelque part derrière. Je tendis les bras, le sourire aux lèvres et attrapai la peluche pour la ramener à l’intérieur. Mais mon charmant voisin ne se trouvait pas derrière. Je me figeai sur place, sans voix.
— Ta mère m’a dit que tu t’étais cassé la cheville…
J’avais envie de pleurer. De vomir. De prendre mes jambes à mon cou, mais ça j’en étais bien incapable vu mon état actuel. Alors, je restai planté, le cœur au bord des lèvres et les mains tremblantes. Je remarquai après coup les bagages posés sur le perron.
Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Il pensait pouvoir débarquer comme ça, sans prévenir, après des années de silence ? Il s’était peut-être dit qu’en me ramenant une peluche plus grosse que moi, j’allais lui pardonner ? Que j’allais oublier tout ce par quoi j’étais passé à cause de lui ? Ce par quoi je passais toujours, d’ailleurs. Il faisait partie de mes failles les plus profondes. Celles qui ne voulaient, ne pouvaient pas guérir.
Ma mère était-elle au courant ? Est-ce que c’était ça qu’elle avait dit à Swann ce matin ? Est-ce que c’était pour ça qu’il m’avait regardé de cette manière ? Et maintenant, quoi ? Est-ce que je devais le laisser entrer chez moi ? J’avais envie de hurler. De le frapper, encore et encore. Mais je restai stoïque, pour ne pas lui donner cette satisfaction. Il n’était plus rien pour moi. Plus depuis qu’il avait décidé d’abandonner ma mère avec son monstre d’enfant qui avait voulu devenir un garçon par effet de mode.
— Alexan…
— Alix. C’est Alix, le repris-je sèchement.
Je m’étonnais. Je ne pensais pas que j’aurais été capable de répondre quoi que ce soit, mais c’était sorti direct. Je tirai la peluche à moi et claquai la porte, laissant ce qui m’avait servi de père pendant douze ans sur le perron, les bras ballants.
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