Fyctia
3.7. Hot Blood
Hot Blood... Hot Blood... Ce nom ne lui était pas étranger. Chayan ne l'avait-il pas mentionné, lors de sa confrontation avec son frère au manoir ? Il était à la fois réticent et attiré.
— Lamaï, je ne sais pas si on devrait...
— Su, on n'a jamais arrosé dignement ta réussite à l'examen. C'est ce soir ou jamais. Si tu ne vomis pas, ce n'est pas une fête réussie.
La joie de la jeune fille, déjà bien enivrée, était contagieuse. L'atmosphère plus sombre et la décoration rustique conféraient à cette deuxième escale une forme de brutalité cathartique. Le Hot Blood inspirait un tout autre sentiment, moins folklorique. Plus rustre. Plus dangereux, aussi. Le genre d'endroit que fréquentaient sans doute les deux frères Ahunai...
À leur arrivée, un essaim de vampires se tourna vers eux d'un mouvement synchrone, l'air méfiant. Étaient-ils vraiment les bienvenus ?
— Ne vous inquiétez pas, les rassura Sara (une camarade de Lamaï), ici c'est plus nature, disons. Mais ils appliquent les mêmes règles qu'ailleurs, ils ont pas intérêt à ce que le business déraille.
Sur la réserve, ils suivirent la joyeuse compagnie qui évoluait à travers la foule avec aisance, aussi excitée qu'une armée de bambins lâchés en plein cœur d'un parc d'attraction. Ces derniers – à l'exception de Sara, leur chaperon – s'élancèrent déjà derrière les lourds rideaux bordeaux à la conquête de leur liqueur écarlate...
Bien moins assurés qu'au Bang Bang, les deux néophytes commandèrent leur consommation, non sans une certaine appréhension. Le barman les servit, professionnel, affectant une politesse minimale. Quand il leur remit leur cocktail, il se fendit enfin d'un sourire.
— Eh bien, il y a du beau monde, ce soir. Vous êtes à croquer, si vous voyez ce que je veux dire, complimenta-t-il d'un ton suggestif.
— Oh, c'est gentil... mais on n'a pas prévu d'aller au sous-sol, le détrompa la jeune fille avec prudence.
Sara lança un regard d'avertissement à Lamaï. Le barman se refroidit aussitôt.
— Des humains qui ne veulent pas se laisser mordre dans un bar vampire ? Inutile, maugréa-t-il.
Mal à l'aise, les jeunes humains se retirèrent dans un coin tranquille. Suni n'avait pas très envie de s'attarder en ces lieux...
— Évitez ce genre de réflexion, recommanda Sara, c'est plutôt maladroit. Vous n'aurez pas de problèmes, mais ne criez pas sur tous les toits que vous êtes novices, ici c'est plutôt pour les habitués, okay ?
Contre toute attente, l'alcool aidant, et grâce à la pédagogie de Sara, l'ambiance se détendit et ils baissèrent leur garde peu à peu. La musique, un rock énergique, invitait à battre la mesure. Ils se laissèrent même aller à danser. Leurs comparses avaient mis fin à leur séance de décadence sanguine pour se mêler à eux sur la piste.
Quelques vampires se joignirent à cette foule exaltée. Suni sentait leurs yeux insistants posés sur leurs courbes, avec la chaleur diffuse d'un brasier. Cet endroit n'était pas si différent de tous les bars qu'il avait fréquentés par le passé, jugea-t-il, à un détail près : la drogue se consommait à même les corps, organique et obscène. Plus d'humains qu'il ne le pensait trouvaient dans la morsure un plaisir certain... Ce concept échappait à sa compréhension.
Sa tête lui tournait. L'alcool l'étourdissait, lui qui buvait si rarement. Il promena son regard sur la salle enfumée ; Lamaï n'était plus dans le périmètre depuis trop longtemps et le reste du groupe ignorait où elle était passée. Un jet de crainte lui fut injecté en intraveineuse. Il s'éloigna du tumulte et se dirigea vers les toilettes au sous-sol, cherchant son amie. Tout à ses pensées, il heurta involontairement quelqu'un.
— Hé, fais attention, pesta l'individu.
— Désolé... Je cherche une amie.
Le vampire s'arrêta net et le scruta de haut en bas. Une étincelle vicieuse incendia ses yeux mordorés.
— Tu es le gamin qui dansait tout à l'heure. Ton odeur nous a tous excités, tu sais. J'ai bien une idée de comment tu pourrais te faire pardonner...
Suni recula, soudain dégrisé. Mais ses réflexes étaient entachés par tous ces siam sunrays. Le prédateur s'approcha avec une lenteur mesurée, inquiétante. D'un coup d'épaule brutal, il le contraignit à entrer dans les toilettes et le coinça contre un mur.
— C'est quoi ton parfum ? « Mordez-moi » ? s'amusa-t-il, sinistre.
— Lâchez-moi !
Le vampire se mit à rire.
— Très effrayant, joli cœur. J'en tremble.
— Reculez ! protesta Suni d'une voix acide, c'est interdit de toucher les humains ici.
— C'est l'ennuyeuse politique de la maison, en effet. Il y a les backroom pour se livrer à ce type de plaisirs blablabla. Mais toi... Il y a quelque chose... Bon sang, je ne suis pas sûr de pouvoir résister.
Le vampire retroussa ses lèvres pour révéler deux crocs effilés. Un noir profond avait envahi ses pupilles. Il attrapa Suni par le bras et le propulsa dans une cabine.
Ces quelques heures avaient fait fleurir un ridicule espoir : les vampires pouvaient-ils être autre chose que les monstres dépeints par les autorités ? N'y avait-il que des Kao parmi eux ? Il avait sa réponse.
Suni n'était plus lui-même, prudent jeune homme dévoué tout entier à l'art de la danse. En cet instant funeste, il semblait plus proche de tutoyer les ténèbres que les étoiles. Et il l'avait cherché. D'où venait cette envie soudaine de flirter avec le danger ? Tel le chant envoûtant des sirènes, il n'avait pu résister à son appel.
Alors que le vampire respirait sa gorge en le serrant contre lui, Suni se débattit et hurla à pleins poumons. Il pourrait tenter de lui mettre un coup de pied dans cette zone si sensible – même chez les vampires – de l'anatomie. Cette technique avait déjà fait ses preuves. Il s'apprêtait à reproduire l'exploit, quand la porte s'ouvrit violemment.
Suni fut plus que surpris de découvrir Chayan, le vampire qui l'avait déjà sauvé une première fois des griffes – ou plutôt des crocs – de Kao. Une honte cuisante, mêlée de soulagement, déferla en lui.
Les yeux de Chayan jetaient des éclairs, sa mâchoire était tendue. Il attrapa l'agresseur par la gorge et le jeta hors de la cabine. Celui-ci voltigea sur plusieurs mètres.
— Dégage tes sales pattes de lui, gronda-t-il d'une voix vibrante de colère.
Puis, sa grande main se saisit du col de Suni pour le ramener contre lui, fermement mais sans le blesser. Ses yeux étincelaient d'un éclat furieux, dénué de compassion.
— Toi... commença-t-il d'un air sévère. Pourquoi je te retrouve encore dans la même situation ? C'est le monde réel ici, pas True Blood* ou un autre bouquin à la con.
***
* Série télévisée de Alan Ball tirée de la série de livres La Communauté du sud de Charlaine Harris. L'une de mes nombreuses références. (J'hésite encore à conserver cette réplique. Je veux bien avoir votre avis là-dessus : est-ce trop décalé ?)
39 commentaires
Nicolas Bonin
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Il y a un an
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