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Dimanche 02 janvier bis (1)
Deuxième partie
Dimanche 02 janvier bis,
Je pense que vous avez certainement compris à présent pourquoi je vous raconte ainsi ma vie sur ce blog internet. C’est pour pouvoir enfin dire à quelqu’un ce qu’il se passe, pour pouvoir prouver, ou me prouver à moi-même, que je ne perds pas la raison, que je suis bien la triste victime d’une horrible farce de science-fiction. Vous pensez peut-être que je divague, qu’il s’agit d’un récit inventé, voire de l’imagination d’une personne qui ne serait plus saine de corps et d’esprit. Peut-être, au fond… Mais ce n’est pas le plus important. Attendez un peu… Le plus drôle reste à venir, écoutez bien.
Je termine rapidement l’appel en cours, en prenant les coordonnées de madame Leblanc et, tandis qu’un gros craquement de tonnerre retentit au dehors et me fait sursauter, je lui promets de la rappeler un peu plus tard : je n’ai pas du tout l’esprit à dérouler les étapes clefs du script, à faire preuve d’empathie, à utiliser les euphémismes de circonstances, et à finaliser l’appel par un rebond commercial à la hausse.
Je raccroche mon casque à côté de l’écran, clos ma session informatique et me lève pendant que l’ordinateur ferme une à une les applications que j’avais dû ouvrir dans la journée. Mais que s’est-il passé ? J’ai eu une absence ? Aurais-je dormi ? Est-ce bien le même appel que j’avais eu quelques jours plus tôt ? C’est impossible. Après avoir reçu des messages du futur, voilà que je me retrouve cette fois dans le passé ? Non…
Je promène autour de moi l’habituel regard panoramique sur l’immense plateau et ses petits bureaux qui s’étendent à l’infini. C’est bien le même endroit. Rien n’a changé. Mais rien ne change jamais ici de toute manière. Les écrans continuent de scintiller et les voyants continuent de clignoter, insensibles. Il y a toujours le même brouhaha, toujours ce mélange de voix, de clics, de grésillements d’appareils informatiques et de sifflements de pistons d’imprimantes. Les voix dominent : les appels cascadent sur le plateau, les écrans de contrôle virent au rouge et au jaune. Les bribes de paroles que je perçois m’informent qu’un incident est en cours. Technique ? Non, commercial. Les nouveaux clients que les vendeurs itinérants ont fait signer à Laval le mois dernier, viennent de recevoir leur première facture…
À ma gauche, Gérard, vient aussi de finir sa journée et soupire : « Faut pas faire ça, les mecs… Pas très marketing… ». Je frémis à cette phrase, que j’ai déjà entendue. À ma droite, Danaël, scande : « Promotions : piège à cons ! ». Ça aussi, je l’ai déjà entendu. Incroyable ! Suis-je vraiment en train de revenir, de revoir, de revivre tous ces événements ? Il ne manque plus que Mounir. Ah le voilà, un peu plus loin, toujours aussi moustachu et toujours aussi sec, je ne sais plus ce qu’il va dire, mais sans doute répond-il à Danaël. « Reynaud ! On fait attention à ses paroles ! » Ah oui, voilà…
Je croise les collègues qui vont nous remplacer, silencieusement, l’esprit complètement vide, incapable de croire ce qui est en train de m’arriver. Suis-je en train de rêver ? Non, je ne crois pas. J’échange, en silence, quelques signes de tête avec ceux de la relève et sors enfin à l’air libre.
Une fois dehors, sous la pluie qui commence à tomber, j’allume une cigarette et désactive le mode avion de mon téléphone. Ah mince, je l’avais encore laissé allumé. Heureusement qu’il n’a pas sonné dans la journée ! Mais quelle journée au fait ? Vérifions la date… Mon portable dit que nous sommes… le lundi deux janvier. Non, c’est impossible… Ah ! Un SMS ! Ah non, pitié, pas encore ? Je ferme les yeux pour retrouver mes esprits et ma sérénité, avant de regarder le numéro qui vient de m’écrire. Comme je m’y attendais, c’est bien le mien, hélas. Et même si je me doute désormais de ce qu’il contient, je lis le message… « surtout n’écoute pas gérard ! »
Dire que la première fois, je me demandais qui pouvait m’écrire ce genre de choses… Désormais je sais : c’est moi ! Quelle ironie. Que faire à présent ? Et si j’appelais ? Peut-être que cela rétablirait ainsi la connexion avec moi de la semaine prochaine et m’y renverrait ? Je clique immédiatement sur le bouton pour rappeler le numéro qui vient de m’envoyer ce message et attends, fébrile… J’en met du temps à décrocher ! Ah ! C’est un bruit de ligne de Fax, comme l’autre fois, et comme tout à l’heure…
Mais, rien de particulier ne se produit. Je suis toujours là.
Je raccroche, avec un étrange goût amer en moi, comme si je n’aurais pas dû faire cela. Mais c’est trop tard, évidemment. Ce qui est fait est fait. Le ciel se couvre à présent et tous mes collègues sont partis : il n’y a plus personne sur le parvis mouillé par la pluie qui continue de tomber un peu plus fort à présent. Tout est si improbable, surréaliste, que j’en ressens un certain vertige ; j’en ai même un début de mal au cœur. J’ai l’impression d’avoir déménagé dans un monde crépusculaire et inconnu. Que faire ? J’ai envie de pleurer et de rire en même temps. L’eau ruisselle sur moi, de partout, et le temps, tout comme mon avenir, reste gris, menaçant. Ah, si quelqu’un me voyait en ce moment : tout en chaos et en sentiments… Pourquoi est-ce que ce genre de chose est tombé sur moi ? Pourquoi ce genre d’histoire m’arrive, à moi ? Pourquoi ? J’avais cru, un instant, pouvoir m’adapter et continuer à vivre dans ce monde étrange ; j’avais cru pouvoir comprendre et utiliser les phénomènes surnaturels qui me touchaient, et qui ne me dérangeaient finalement pas tant que ça, puisqu’il y avait, au fond, un peu d’amour là-dedans, même si je me l’inventais peut-être en partie… Mais non… C’est toujours pareil : si un moment on s’habitue, si un moment on pense s’y faire, cela ne dure pas, évidemment !
Petit à petit, je me résigne, fataliste… Je comprends que je dois à présent accepter une nouvelle réalité : inutile de se battre et de refuser ce nouveau monde qui existe bel et bien, que je le veuille ou non. Soyons réaliste… Le seul projet envisageable c’est bien entendu de continuer, de résister, malgré toutes ces questions qui ne tiennent pas debout. Mais quelle route suivre ? Quelle voie prendre ?
Au fur et à mesure que je me calme, je retrouve mon bon sens, mon côté pragmatique : tout d’abord se mettre au sec et se diriger vers la bouche de métro la plus proche, puis rentrer à la maison, manger et enfin dormir. Il est évident que mes besoins primaires doivent d’abord être comblés avant d’aller plus loin dans cette chaîne d’événements qui – au passage – semble former, finalement, une boucle.
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12 commentaires
MONTENOT Florence
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Balika08
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chiara.frmt
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