Fyctia
Vendredi 07 janvier (1)
J’éteins d’une main hésitante mon radio-réveil et y pose un coussin dessus pour masquer ces horribles chiffres rouges qui donnent ce halo si inquiétant à mon petit studio. J’essaie ensuite de retrouver l’obscurité, ma bonne camarade, celle à qui je voudrais tant parler encore, de cette vision qui s’est plantée en moi tout doucement pendant que je dormais, et qui reste encore là, dans ma mémoire, comme du silence au milieu du bruit. Non ce n’est pas tout à fait ça, mais mes pensées au réveil sont toujours si confuses… Finalement, le sens du devoir – et du chèque qu’il m’envoie tous les mois – m’appelle, alors je finis par me lever.
L’eau chaude de la douche se met ensuite à chuchoter, puis l’eau brûlante de la cafetière se met à ronronner, et enfin la flamme du briquet se met à briller en sifflant.
Puis je plonge dans les traverses, les rues, les boulevards, dans le ronflement assourdissant des transports en commun, au milieu de tous ces gens bruyants, qui parlent sans s’écouter.
*
En parlant de ça… Revoici l’asiatique, je crois qu’elle est chinoise en fait, mais ce n’est pas sûr. Je lui demanderai si j’en ai l’occasion : j’aime bien savoir d’où viennent les gens, ou plutôt d’où viennent leurs ancêtres, quelle est leur histoire, quels ingrédients les composent. Je ne sais pas pourquoi, cela me plaît de savoir ça, j’ai l’impression de mieux les comprendre.
Elle est debout cette fois, alors, par politesse, je me dirige vers elle et me glisse à côté, agrippant la barre juste au-dessus de sa main. Malheureusement, cela a pour effet de dénuder franchement mon poignet. Avant même de me dire bonjour ou quoi que ce soit d’autre, elle regarde ma main, avec une insistance déplacée. C’est vraiment gênant cette fixation, d’autant que cela me fait prendre conscience que mon bras est bien blanc, presque brillant au milieu de la grisaille ambiante : j’ai besoin de bronzer un peu, de prendre des vacances…
— Vous voulez la suite de mon histoire ? attaque-t-elle d’entrée de jeu. Cela ne vous ennuie pas trop ?
Je lui réponds que oui, cela ne me dérange pas, au contraire.
— Bon, je vous avais parlé des enfants qui criaient et m’empêchaient de travailler, je crois, c’est ça ? Bon… Alors je m’étais levée pour changer de voiture.
J’acquiesce. Oui, nous en étions là.
— Les doubles portes coulissantes se refermèrent alors derrière la bruyante marmaille dans un doux chuintement de pneumatiques qui épousa mon propre soupir, vous savez ce bruit entre le gémissement et le contentement… Vous voyez ?
Je ne vois pas trop, non, mais euh, j’imagine. Elle est apparemment repartie dans son univers et ne me calcule pas vraiment. Elle se parle à elle-même, avec son vocabulaire un peu trop soutenu, bien que, de temps en temps elle semble rechercher mon attention, mon assentiment.
— Bref, la voiture suivante était plus calme. J’y trouvais une place libre et m’installais. Enfin à l’aise, j’ouvrais – avec difficulté – une barre de céréale. J’en emportais toujours une le matin, au cas où j’aurais eu un coup de fatigue dans la journée, mais j’évitais de les ouvrir au travail car je ne voulais pas que l’on risquât de s’apercevoir de ma maladresse à déchirer l’emballage. Je n’avais jamais été très douée pour cela, c’était mon seul regret, même si cela faisait sourire mon mari à l’époque.
J’hallucine ! Cette femme a le même souci que moi. Enfin, on doit être des millions à avoir du mal avec ça mais c’est marrant qu’elle en parle. Mon regard se fait plus intéressé par son histoire.
— Ah, vous comprenez ce que je veux dire n’est-ce pas… Je vois… Bref, tout en m’acharnant vainement sur ce petit morceau de plastique, je réalisais subitement qu’il produisait un bruit épouvantable. Car, en effet, c’était vraiment calme ici. Trop même. Je regardais autour de moi. À ma gauche, deux ados pianotaient sans bruit sur leurs smartphones aux coques customisées, recouverts de têtes de mort pour lui et de fleurs blanches et jaunes pour elle. Devant, dans le carré de quatre sièges, trois jeunes filles, beaucoup trop maquillées pour leur âge selon moi, partageaient deux écouteurs et faisaient défiler une playlist en silence, hochant gravement la tête de temps en temps, comme deux moines tibétains qui débattraient, par télépathie, des grands problèmes de ce monde. Vous voyez le truc ?
Je crois que je vois, et son image m’arrache un sourire. Alors je lui dis que oui, je vois très bien, et l’invite à poursuivre sans attendre : les stations défilent.
— En tout cas, elles ne faisaient pas de bruit. Je glissais alors un regard derrière moi entre les sièges et distinguais un jeune garçon aux cheveux gras, absorbé dans une utilisation compulsive, mais tout à fait silencieuse, d’une console de jeux miniature. En règle générale, je désapprouve ce fléau mais, pour ce soir, j’étais prête à faire une exception : le climat était ainsi propice au travail, pour moi… Cependant, alors que j’allais reporter mon attention sur ma fameuse barre énergétique, des sons particulièrement dérangeants émergèrent du fond du wagon. Je me relevais un peu de mon siège et discernais alors un groupe de quatre ou cinq adolescents, de genres et couleurs mélangés, en train d’écouter un morceau de musique que je devinais être du rap : des mots agressifs avec des voix violentes.
Je lui fais remarquer que ce n’était pas forcément ça. D’une part, le rap n’est pas que du bruit et de la fureur. Et d’autre part, il y a beaucoup d’autres genres musicaux qui peuvent aussi être agressifs ou contenir des paroles d’une grande violence. Elle acquiesce et se dépêche de finir, ma station pointant le bout de son nez :
— Oui, bien sûr. Quoiqu’il en soit, cela ne semblait absolument pas perturber les autres jeunes de leur âge. Étaient-ils donc tous dans leur bulle à ce point ? Moi, je ne pouvais pas : j’avais besoin du son du silence. Je rangeais alors vite les quelques affaires que j’avais sorties et me levais. Je risquais moins de tomber à présent car le train était lancé mais j’appréhendais un peu de croiser le groupe de jeunes qui écoutaient leur musique virulente. J’hésitais même à le faire, puis je me repris : je ne risquais rien, j’avais trois fois leur âge, encadrais plus de cinquante employés et avais vécu des situations bien pires avec les syndicats. Je n’allais pas me mettre à avoir peur d’eux… Oui mais, ils étaient en bande. Et si l’un d’eux avait eu une arme ? Peu probable, mais on ne savait jamais… J’avançais donc, en essayant d'avoir l'air dégagé. Je fis un pas : aucun geste suspect envers moi, malgré toutes les gesticulations de la troupe. Encore quelques pas : aucune parole à mon encontre, bien que de nombreuses invectives fusent à l’intérieur de la meute. Encore un peu : j’étais passée. Pas d’arme au final. Aucun regard à l’arrivée. Sans intérêt en fin de compte…
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Salma Rose
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Céline LE GOFF
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MARY POMME
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Frédérique FATIER
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Laryna
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clara_belle
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