Fyctia
Mardi 04 janvier (2)
Heureusement, c’est Mounir qui entame le bal et sa voix vibrante me tire régulièrement d’un sommeil qu’il serait très dangereux d’avoir en ce moment. J’essaie de me concentrer mais je ne comprends pas tout : il emploie des mots faciles mais j’ai raté des passages. Je l’entends vaguement s’énerver contre nous tous, mais j’y prête peu d’attention : toujours les mêmes mots qu’il semble semer au vent, des paroles acerbes, mais aussi, et surtout, un ton d’adjudant qui me fatigue de plus en plus…
Danaël me secoue. Hum… Toujours Mounir au micro… Que dit-il ? Encore des mots, des mots acides. Apparemment, et tous les superviseurs sont d’accord, personne ne s’implique assez dans le développement commercial de la boîte, selon eux. Selon moi, j’ai surtout besoin d’un bon café, de sucre, ou de caramel, des glucides quoi !
Oups, là j’ai bien senti que ma tête venait de choir d’un coup, ce qui m’a immédiatement fait rouvrir les yeux. Quoi, c’est encore Mounir ? Où en est-il dans sa litanie ? Toujours des mots… Personne, dit-il, ne sait même combien on a fait de ventes et d’upsells la semaine dernière… Upsells ? Ah oui, les ventes à la hausse, comme le réengagement de madame Leblanc à un tarif plus important que j’ai fait dimanche soir… Par pitié : un café noir, serré, vite, voire du chocolat, ou même un bonbon, une douceur sucrée quelconque, faute de quoi, je tombe en hypoglycémie dans deux minutes !
Mounir poursuit – même si ses mots sonnent faux de plus en plus – et je me raccroche aux branches, manquant de tomber de plus en plus dans la narcolepsie à chaque fois. S’il savait comme j’ai envie d’un peu de silence… Mais rien ne l’arrête une fois qu’il a commencé… À présent, il jure que « si jamais il y en a un qui le sait, parole, avec les autres sups’ on est d’accord pour lui mettre immédiatement un bonus sur sa prime mensuelle » … Merci, pas pour moi ; mais tu peux bien l’offrir à d’autres… « Et non, on ne le sait pas ! » enchaîne-t-il assez vite, inquiet, peut-être, que l’un de nous ait la bonne réponse. Et il conclut son monologue de caporal, sur le même ton comminatoire : « Car on n’est pas impliqués, les gars ! Eh bien, sachez qu’on a fait trois-mille-six-cent-quinze ventes ! »
Non, c’est une blague ? Trois-mille-six-cent-quinze ? Comme dans le SMS ? Vraiment ?
Je passe le reste de la matinée à méditer sur cette étrangeté de plus et essaie d’arriver, malgré mes faibles dispositions, à des conclusions logiques. Je me triture donc les méninges et parvient, plus ou moins difficilement, à deux hypothèses : soit quelqu’un usurpe mon numéro et arrive à jouer avec la date d’envoi de ses messages (mais comment ? Et pourquoi ? Dans quel but ? Me faire une blague ? M’effrayer ? M’aider à avoir le bon planning ou à sortir le bon nombre de ventes à la réunion ?) soit c’est moi-même qui… Mais non ! Comment pourrais-je m’envoyer des messages datés du lendemain ? C’est juste impossible.
Je retourne le problème dans tous les sens, mais sans y trouver le moindre début de solution. Les appels se succèdent malgré tout, « Assistance commerciale, bonjour… », indifférents à mon besoin de réfléchir posément, « Si j’ai bien compris, monsieur Radiguez, vous souhaitez résilier toutes vos lignes… », tranquillement, « Oui, le prélèvement a lieu tous les sept du mois, monsieur Monroe… », et sans interruption, « Je vous remercie de votre appel, monsieur Lecourt… ». Je ne parviens pas à conserver mes idées plus de quelques secondes : les problèmes des clients et leurs numéros de téléphone s’enchaînent tandis que les superviseurs, Mounir en tête, nous serinent que nous sommes là pour les résoudre, tout en déambulant lentement dans les rangées et en scandant le même discours d’encouragement, inlassablement.
Malgré cette surcharge cognitive permanente – ou à cause d’elle – je finis par me demander si je n’aurais pas – par un hasard stupéfiant – franchi une sorte une porte dimensionnelle, ou mis le pied dans un genre de boucle temporelle, comme dans certains épisodes de série fantastique ou de science-fiction… Stop ! Arrêtons le délire. Dans ce cas-là, pourquoi est-ce que cette personne qui semble vivre dans le futur – moi ? – ne m’envoie pas les numéros gagnants du loto au lieu de ces messages qui n’ont qu’un intérêt très relatif ?
Onze heures quarante-cinq, je rejoins les collègues à la cantine, toujours aussi mal éclairée, grise et bruyante, pleine d’odeurs de cuisines de toutes sortes et qui se mélangent sans harmonie. Une fois devant la table en plastique noir, tandis qu’Eddy va nous chercher une carafe d’eau, je déballe mon sandwich, entouré comme toujours d’une solide couche de cellophane que je mets plusieurs secondes à déchirer convenablement. Je jette ensuite un œil désintéressé à la télévision muette : le premier ministre promet de rencontrer les syndicats très bientôt (à mon avis, ils commencent à s’impatienter les gars… ça fait un petit moment déjà qu’ils l’attendent) ; les éboueurs sont toujours en grève (formidable ! ça fait déjà une semaine, ça va être horrible dans les rues très bientôt). Le journaliste enchaîne sur un reportage concernant les festivités du nouvel an dans le monde. Je soupire : quelle indigence… Et après ça, on va dire que la presse représente le quatrième pouvoir ? Danaël a surpris mon regard, mon air désapprobateur, et me lance, goguenard, entre deux bouchées de son croque-madame mal réchauffé :
— Les médias, c’est le cancer du monde moderne. Et y’a pas de remède, à part une bonne grosse chimio !
Et il me montre son crâne rasé d’un air entendu, comme s’il s’était lui-même administré le traitement. Je lui réponds avec un sourire amusé, puis écoute les conversations des autres, tout en jetant quelques pensées fugaces à mon problème de messagerie.
Ma rêverie semble m’avoir fait louper une discussion de mes camarades sur la qualité de nos services de télécommunication car, juste avant d’attaquer son dessert, Papy nous révèle que – selon un de ses contacts aux Ressources Humaines – l’entreprise n’arrive plus à recruter de bons ingénieurs réseau pour pallier aux départs des meilleurs éléments. Jacques suggère des problèmes d’image de la société, Claude nous rappelle le peu d’attractivité du secteur, Michel invoque la conjoncture économique… Danaël, de sa voix chantante et légèrement nasillarde, propose quant à lui une explication beaucoup plus pragmatique en rappelant la politique salariale de la boîte qui n’attire ni ne retient les gens. Nicole conclue le sujet en regrettant le départ tout récent d’un très beau jeune homme du service technique, qu’elle avait repéré depuis un petit moment.
Quel dommage qu’il soit parti, lui.
12 commentaires
Chacha83
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Il y a un an
MARY POMME
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Il y a un an
Eloïse_f
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Il y a un an
Chloézoccola
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Il y a un an
Laura-Del
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SBel
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Alice Bruneau
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Diane Of Seas
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Donà Alys
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Il y a un an
chiara.frmt
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Il y a un an