Fyctia
Lundi 03 janvier (1)
Sept-heures trente-cinq, une vieille alarme buzze misérablement, comme une sirène militaire, longtemps, dans la pénombre rougeoyante de mon petit studio. J’ouvre un œil, glauque. Je distingue péniblement mon lit en bataille et un oreiller froissé. J’ai encore rêvé de la blonde dans l’ascenseur, mais cette fois nous allions un peu plus loin… Je l’ai serrée si fort, dans mon rêve, que les draps en ont gardé le souvenir. J’ouvre un deuxième œil, bouffi, et mobilise mes ultimes forces pour décoincer tout ce squelette ankylosé, et le mouvoir vers la douche salutaire.
*
Je crois que c’est ce jour-là (c’est-à-dire, depuis le début donc), que j’ai remarqué une femme assise en face de moi dans la rame de métro, et qui me fixait d’une manière insistante. Au début, je n’y avais prêté que peu d’attention – préférant généralement m’isoler lorsque je suis dans les transports en commun, allant parfois jusqu’à fermer les yeux pour ne pas voir le monde dérangeant qui m’entoure. Mais, ce matin-là, je sens bien qu’une présence proche de moi me gêne. J’ouvre les yeux. Oui, juste en face : une femme, la quarantaine, de type asiatique, les cheveux noirs de jais, le regard gris, pétillant, les traits fins, presque tirés, un pâle sourire figé sur des lèvres minces, me regarde. Mais elle baisse les yeux assez vite, presque honteuse, comme si je venais de la surprendre. Il n’y a pourtant pas de mal. Je n’interdis à personne de me regarder, et surtout pas aux femmes.
J’essaie de lui sourire en retour mais c’est inutile : elle ne me regarde plus, ses yeux sont dirigés plus bas que mon visage, vers mon bras, ou plus exactement sur mon poignet. Cela me met immédiatement mal à l’aise car, effectivement, depuis ce matin, il y a une griffure sur mon poignet gauche, une toute petite griffure de trois fois rien, que j’ai dû me faire en dormant, en rêvant. Cela me gêne qu’elle fixe ainsi ce défaut sur ma peau : personne n’a envie qu’on remarque vos tares ni, encore moins, qu’on les fixe ainsi, n’est-ce pas ? Pour m’en débarrasser, je rabats la manche de mon pull par-dessus. Du coup, la femme relève son visage et me fixe de nouveau. Je n’ai plus envie de sourire…
— Vous souffrez ? me dit-elle dans un souffle.
Je ne sais pas quoi répondre à cette entrée en matière. Je hoche la tête en signe de négation, comme pour dire « Non, ça va, ce n’est rien ».
— Ne vous inquiétez pas, continue-t-elle, ça va passer.
J’arrive cette fois à lui répondre un petit merci, mais ne sachant plus du tout quoi lui dire ensuite. Heureusement, je vois que ma station est là, alors je me lève aussitôt et la quitte, sors ensuite de la rame et monte rapidement les escaliers pour me retrouver à l’air libre.
*
Quelques minutes de marche plus tard, l’esprit perdu dans mes pensées, j’arrive devant l’immeuble où je travaille, presque sans m’en apercevoir. C’est pourtant une très grande tour qu’on voit de loin, toute en verre et en acier, construite au cœur du plus grand quartier d’affaires de la capitale. Difficile de la rater…
Les trois premiers étages sont dévolus au Service Clients, avec les fonctions support au troisième niveau (baptisé l’étage « Vulcain »), le plateau téléphonique de l’assistance technique au second (étage « Mercure »), et celui de l’assistance commerciale, mon plateau, au premier, l’étage « Aphrodite », juste au-dessus du rez-de-chaussée.
Oui… Les concepteurs de la tour Olympe, des architectes apparemment très inspirés, ont donné le nom – grec ou romain, peu importe, les gars n’étaient pas des puristes – d’un dieu ou d’une déesse de l’Antiquité à chacun de nos étages. C’est surprenant au début mais on s’y fait vite, et c’est plus drôle de dire qu’on va à l’étage Morphée que « Je vais en pause » ou « Je monte au quatrième… »
Dans les étages supérieurs (qui vont de « Arès » à « Minerve » en passant par « Neptune », sans souci de cohésion particulière), on trouvera, dans le désordre : les services marketing, les forces de ventes, les contrôleurs de gestion, les ressources humaines, les équipes Réseau et Informatique, les affaires juridiques et règlementaires, les gars de la logistique, ceux des services généraux, et tout un tas d’autres services (je ne les connais pas tous !).
Tout en haut, enfin, à l’étage « Zeus » bien sûr, trône la direction, invisible et terrible, et, au-dessus d’elle encore, sur le toit, la fameuse terrasse panoramique « Chronos », parfois utilisée pour des cocktails avec des clients importants ou avec des journalistes à séduire, et qui arbore toute une couronne d’antennes téléphoniques, omnidirectionnelles, sectorielles, filaires, planaires, et que surmonte enfin une gigantesque perche de plusieurs mètres de haut, au sommet de laquelle flotte le logo de l’entreprise.
Je regarde ma montre : huit-heures cinquante, parfait. J’ai quelques minutes d’avance, je peux même fumer une petite cigarette avant de prendre mon poste car, ce mois-ci, je fais les horaires du matin et n’attaque qu’à neuf heures. Quelques collègues sont aussi là, dehors, sur le perron, en train de siroter un café brûlant. Ils ne sont pas de mon équipe ni même de mon service mais je les connais quand même presque tous un petit peu, formations internes régulières et soirées d’entreprise obligent. Alors je les salue, et on me salue en retour.
Pierrick, un petit breton au crâne dégarni, chef de projet dans les ventes à distance, est fatigué ce matin : il a passé la nuit à finaliser le Business Plan d’une petite boîte de composants informatiques qu’il rêve d’ouvrir quand il aura signé sa rupture conventionnelle ; on lui souhaite bon courage pour son projet et pour tenir le coup aujourd’hui. J’aimerais bien avoir un projet moi aussi, un projet à moi, quelque chose de concret, non pas un rêve ou une chimère impossible à atteindre mais un simple projet, un projet de vacances par exemple, ou le projet de rencontrer quelqu’un…
William, le landais, d’un naturel taciturne, fume tout en se frottant les yeux : lui, il a assuré le créneau nocturne sur le plateau technique, et à présent il va rentrer chez lui. On lui souhaite une bonne nuit en lui disant qu’il a bien de la chance, mais il s’en fout dit-il : à la maison, il s’ennuie à en mourir, il vit seul. Je le vois donc s’éloigner, d’un pas traînant, et je plains ce pauvre bougre qui, à l’heure où se lève un jour nouveau, rentre retrouver son lot de solitude. Je connais ça moi aussi, la solitude… ça peut vous tuer à petit feu si on n’arrive pas à vivre avec.
Mais bon, il fait beau aujourd’hui, c’est une belle journée, souveraine, une de celle qui donne envie d’aimer. Alors, oublions tout ça ! J’écrase ma cigarette et monte prendre mon poste ; on me souhaite une bonne journée à moi aussi.
7 commentaires
Laryna
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Il y a un an
Chacha83
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Il y a un an
MARY POMME
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Il y a un an
Gwenaële Le Moignic
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Chloézoccola
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Alice Bruneau
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chiara.frmt
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Il y a un an