Fyctia
24. Un doigt dans l'engrenage
— Je suppose que vous souhaitez que je fasse rouvrir l’enquête qui a été classée, malgré ces faibles indices ? dit le commissaire.
— Peut-être pas, je n’ai pas cette prétention, mais vous pourriez peut-être contacter le Capitaine Lavergne, de la Police Judiciaire, c’est lui qui est en charge de l’enquête sur les trois meurtres de notre immeuble. Il vous croirait sûrement plus que si c’était moi qui lui donnais ces informations.
— Effectivement, tout cela est très troublant, et ceci pourrait mettre en cause une personnalité connue de la région. Mais ce ne sont que des extrapolations, sur des indices très minces… Il faut que j’en parle d’abord au procureur, et compte tenu de la notoriété du père de la victime…
— Et qui donc est ce fameux notable ?
— Vous ne lâchez rien, vous !
— Non. C’est vrai, je suis du genre têtu. Ma mère me le disait souvent.
— Il vaut mieux que vous ne le sachiez pas. Il est intouchable, très puissant et entouré de personnes peu recommandables. Et je ne veux pas que vous tentiez quoi que ce soit. Ce serait dangereux.
— Pourquoi, ? Ce serait donc un mafieux entouré de tas de gardes du corps surarmés ?
Le commissaire ne parut pas apprécier la plaisanterie. Il prit un air soucieux.
— Vous ne connaissez pas son identité, mais il sait peut-être qui vous êtes. Donnez-moi votre numéro de téléphone portable. Je vous contacterai pour vous donner des nouvelles, et je vous donne ma carte en cas de besoin. Combien de temps resterez-vous ici ?
— Jusqu’à samedi matin. Après, nous rentrerons à Paris.
— Alors, je vous souhaite de bonnes vacances ! Et surtout, restez discrets ! Ne parlez à personne de ce que vous avez découvert. Pas de vagues ! Motus et bouche cousue !
Nous sommes sortis du commissariat et Bruno se retourna vers moi.
— J’ai comme l’impression qu’on a soulevé un lièvre, ou comme si on avait donné un coup de pied dans la fourmilière. Attendons de voir ce que cela donne.
— Vous croyez qu’il va donner suite à l’affaire ou que nous courons un danger ?
— Je ne sais pas, on verra. Pour ma part, je ne pense pas que nous courions un danger immédiat. On va se tenir tranquille et savourer cette semaine qui nous reste en faisant du tourisme. En espérant que le temps se montrera clément. Sinon, les parapluies vont être encore de rigueur.
— En tout cas, c’était gentil de m’avoir fait passer pour votre fiancée.
— Ce n’était pas gentil ! C’était presque sincère ! Comme je l’ai déjà dit, vous représentez
beaucoup pour moi. Mais, faites-moi une faveur, maintenant que nous sommes fiancés pour de rire.
— Pour de rire ?
— Oui. C'était pour la galerie ! Car pour l’instant, je préfère que nous n’allions pas trop vite. Notre relation est à peine engagée et je préfère procéder par étapes et je suis sûr que vous souhaitez la même chose. Mais puisque nous avons franchi un pas de plus, si on se disait « tu » à partir de maintenant ? Ça serait plus crédible entre « fiancés pour de rire », non ? dit-il avec un sourire charmeur qui me fit fondre.
— Je vais essayer, lui dis-je.
— Tu as intérêt car, à chaque fois que tu me vouvoieras, tu auras un gage. Et je suis très doué
pour en trouver, et des très drôles, car j’ai une imagination débordante. Mes enfants pourraient t’en raconter à ce sujet. Alors, gare à toi !
— Tu me menaces ?
— Ben je vais me gêner ! dit-il en riant.
J’avais souri à l’expression « presque sincère ». Je sentais que, contrairement à l’air désinvolte qu’il voulait se donner, son sentiment pour moi était en fait totalement franc. Je commençais à le connaître. Son « pour de rire » voulait dire tout le contraire. Cela devenait de plus en plus sérieux entre nous et il avait sûrement le projet que notre relation aille plus loin. Jusqu’au mariage ? Non, faut pas rêver quand même ! Cette pensée me fit secouer la tête.
Ma petite voix intérieure me dit alors : Pauvre folle ! Toi, la vieille fille endurcie, tu te mets à penser comme une midinette de vingt ans ! Tu t'emballes alors qu'il ne s'est presque rien passé entre nous !
— Qu’y a-t-il ?
— Oh non, rien !
Nous avons redémarré la voiture et nous sommes rentrés à l’hôtel. J’étais à la fois heureuse et inquiète. Notre relation progressait, mais, je doutais toujours d’être à la hauteur. L’idée de devenir la femme de quelqu’un comme lui me semblait tellement irréelle et ce but inatteignable. Comme une chose impossible, réservée à d’autres. Et j’avais tellement peur de le décevoir.
Je sais, c’est toujours ce manque de confiance en moi qui me colle après comme de la poisse. Cela dure depuis l’adolescence. Il faudra bien que je m’en débarrasse un jour. Bruno aura-t-il la patience de m’aider à me libérer de mes chaînes ? Enfin, qui vivra verra. Par ailleurs, ce tutoiement lèverait certainement des barrières entre nous et rendra nos échanges plus spontanés.
J’en étais là de mes réflexions quand, sur le chemin qui nous ramenait à notre hôtel, je remarquai une voiture qui nous suivait et j’en fit part à mon conducteur.
— C’est peut-être un hasard, elle pourrait simplement prendre la même direction que nous. Après tout, la ville de Deauville n’est pas si grande.
L'auto, une berline grise qui aurait pu appartenir à un homme d’affaire, nous suivait à une certaine distance. Soudain, Bruno tourna brusquement dans une petite rue à droite et celle-ci suivait toujours. Il tourna brusquement de nouveau dans une autre rue à gauche et le véhicule était encore là.
— Tu as raison, il nous colle après comme un rémora. J’ai l’impression qu’on nous a pris en filature depuis notre départ du commissariat. Serait-ce la police qui nous surveille dans une voiture de police banalisée ?
Il prit alors la direction du marché et se gara sur une place de parking à proximité. Nous sommes descendus de voiture et entrés dans un magasin de fleurs.
Regardant par la vitrine, nous avons constaté que le véhicule était parti, ou alors bien caché. Nous avons flâné en regardant les étalages pendant un quart d’heure et nous sommes ressortis. Le véhicule semblait ne plus nous suivre.
C’était tout de même fortement inquiétant. Bruno sortit alors la carte du commissaire de sa poche et il l’appela sur son numéro de portable, tout en appuyant sur la touche du haut-parleur pour que j’entende.
— Commissaire, est-ce vous qui avez ordonné une filature ? On nous suit depuis notre sortie du commissariat. Ce n’est pas sympa. Vous ne me faites donc pas confiance ?
— Letellier, j'ai certainement d'autres chats à fouetter que de vous faire suivre. Je ne sais pas qui vous file, mais faites attention. A mon avis, vous avez peut-être, sans le savoir, mis le doigt dans un engrenage en allant interroger ces garagistes. Si cela se reproduit, je peux vous mettre sous protection policière. Cependant, si j’étais vous, je cesserais d’utiliser votre belle voiture bien trop voyante.
Il raccrocha brusquement et nous sommes restés muets de surprise. Notre petite enquête d'apparence anodine prenait une tournure inattendue, voire inquiétante.
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