Fyctia
Enigme 1
Une fois à hauteur du petit parc, les pieds en compote (de fruits rouges, si l’on considère les entailles qui décorent mes orteils délicats), j’entends une sirène. Je me jette derrière un buisson sans réfléchir. Une fois accroupie, j’aperçois Val’, à travers les interstices de la végétation. Elle se tient debout sur le capot d’une bagnole. Elle enlève son manteau, soulève son pull et jette son soutif.
Elle se met alors à crier « Joyeux noël, bande de cons ! ».
Je crois que je commence à comprendre comment elle a appris à connaître tous les flics du coin.
Quelques minutes plus tard, Val’ ouvre la porte de sa boutique et malgré la protection que nous procure l’obscurité, nous y pénétrons avec la plus grande discrétion. Nous montons à l’étage sans allumer aucune lumière, à la simple lueur de l'éclairage public. J'ai le sentiment d'être une une détective privée tentant de prouver l’infidélité d’un mari volage.
J’ai les pieds en sang, Val’ est à moitié à poils et Jennifer a du mal à reprendre son souffle. Cependant, au moment où Val’ ramène une bouteille de vin, je comprends que la soirée ne fait que commencer. La discussion risque d’être longue et le mal de crâne tenace demain matin. Pourtant, je me suis rarement sentie aussi vivante.
The night is young. So am I.
***
Evidemment, si les règles du jeu étaient venues avec l’email de mon inconnu – comme dans un Monopoly –, cela aurait été plus simple. Je me lance donc dans l’inconnu (mais un autre) et commence à rédiger un email. Au bout de cinquante brouillons jetés à la poubelle, je me fais une raison : je ne sais pas par quel bout prendre tout ça.
Je note du coin de l’œil que je suis observée. Brad est dans la cuisine à boire du lait – une de ses activités favorites avec le fait de passer l’aspirateur et se trimballer à poils – et il est manifestement en train de me scruter.
- Tout va bien ? me demande-t-il finalement.
- Euh… oui. J’ai reçu un mail de mon inconnu.
- Non ? C’est super ça !
- Oui… d’un côté je trouve ça fabuleux, je suis hyper excitée… zut, où j’ai mis mon café, moi ?
- Ah, encore en train de chercher ta tasse de café ?
- Mmhh… je trouve pas non plus ma carte bleue.
- C’est moins grave, ça se boit pas.
- Ouais, c’est sûr mais quand je suis nerveuse, acheter des fringues sur internet me détend. Et si je trouve pas ma carte bleue…
Tout à coup, je sursaute en poussant un cri.
- Clem’ ?
- Non rien, c’est mon économiseur d’écran qui s’est déclenché, ça m’a fait peur. Oh là là…
- Tu devrais arrêter la caféine.
- …
- Eh remarque, j’y pense, le monde est bien fait considérant que tu ne sais jamais où est ta tasse de café.
- Bon, on se concentre un peu ! Donc, je t’expliquais que d’un côté, je trouvais ça fabuleux, mais d’un autre côté je ne sais pas trop comment m’y prendre.
- Comment ça ?
- Viens, je vais te faire lire son email, tu vas vite piger.
Après la lecture du message, Brad paraît réfléchir quelques secondes puis prend la parole :
- Laisse-lui faire le premier pas. C’est lui qui a fixé les règles du jeu, tu verras la teneur de sa première énigme et de son email, ça te permettra de savoir dans quelle direction aller.
- Mais s’il attend que ce soit moi qui écrive.
- Non, j’en doute. Et puis, si c’est le cas, il s’adaptera.
- T’es sûr de toi ?
- Fais-moi confiance. Je sais comment fonctionnent les mecs. J’en suis un depuis plus de 30 ans. Il a très envie de te rencontrer, il ne veut simplement pas brusquer les choses… pour une raison qu’il est le seul à connaître. Pour le moment en tout cas.
- OK…
Pour la deuxième fois en peu de temps, je choisis de faire confiance à Brad. Dire qu’il remonte dans mon estime ne serait pas exagéré.
***
Brad avait finalement raison. J’ai le message devant les yeux. Il est à la fois beau et cryptique. Etonnant et mystérieux.
De l’inconnu :
Clem’
J’imagine que vous vous demandez à quoi nous allons jouer exactement (et pourquoi). Même si j’ai commencé à l’expliquer dans mon message précédent, disons que c’est une manière originale de nous rapprocher et je sens que vous méritez un peu d’originalité. Appelons ça de l’instinct.
Ma 1ère énigme est assez simple et vous permettra de découvrir une de mes passions. Si vous la résolvez, vous me répondez et me proposez la vôtre. Et ainsi de suite (jusqu’à ce que rencontre s’en suive).
« La vie est un jeu. Le jeu est la vie.
Parfois on joue en couleurs, parfois en noir et blanc.
Parfois la chance y a sa place, parfois non.
Et celui qui a le rôle le plus important n’est pas toujours celui qui a le plus grand pouvoir.
Aller au square des amis pourrait vous donner une piste. »
***
Nous relisons l’email plusieurs fois. L’énigme sur les couleurs nous laisse perplexe.
- Blanc et noir ? Il est fan des pubs pour Benetton ou quoi ? s’exclame Val’.
- Le square des amis… murmure Jennifer. Ça doit être Washington Square.
- Hein ?
- Tu connais la série Friends ? me demande-t-elle, submergée par une joie subite.
- Ben oui…
- Leur appartement est censé donner sur Washington Square. Le square des amis !
- Jennifer, t’es un génie. T’es même « une » génie.
Pauvre inconnu qui sera tout seul pour résoudre mes énigmes, il n’aura pas ma chance. Je n’ai pas encore résolu ton énigme mais grâce à mes deux copines, je sais par où commencer.
***
Je déambule sur Washington square. L’air est froid – et je suis frileuse – mais il y a malgré tout un peu d’animation. Un danseur improvise un hip-hop plutôt impressionnant, tandis qu’une musique rythmée sort d’un transistor qu’il a posé à même le sol. Quelques badauds le regardent et certains posent un billet par terre. Quelques flocons tombent mais la neige a quasiment disparu depuis l’épisode du réveillon.
Je poursuis ma déambulation et arrive dans un coin du square où beaucoup de personnes sont attablées autour de jeux d’échecs. Les plateaux sont directement imprimés sur les tables. Je vois une personne d’un certain âge, seule, dans l’attente d’un adversaire probablement. Je passe devant lui et il me fait un signe de la main. Je m’assois poliment.
- On joue ? me demande-t-il.
- Euh… je n’ai pas joué depuis très longtemps.
- Ah, ça ne s’oublie pas.
L’homme doit avoir au moins la soixantaine et il est extrêmement beau. D’une grâce surnaturelle. Tous ses gestes sont d’une douceur hypnotisante. Je me laisse porter par cette sensualité que je ne pensais pas trouver en ces lieux et accepte la partie.
Nous jouons tranquillement, sans nous presser, et le temps semble s’écouler différemment. Je ne me demande plus ce que je fais là et ce que je vais faire ensuite. Je vis l’instant.
- Vous savez, on ne sait pas très bien d’où viennent les échecs, dit-il à un moment.
- Ah ?
- Ils ont été introduits en Europe par les arabes au Xème siècle. Avant ça, on ne sait pas trop. C’est le seul jeu qui existe où il n’y a absolument aucune chance. Aucun hasard. Je crois que je vous ai mis échec et mat.
Subitement mon cerveau sort de sa léthargie : noir et blanc, pas de place à la chance.
Mon inconnu a donc la passion des échecs.
22 commentaires
Oléolé44
-
Il y a 4 ans
John Doe
-
Il y a 4 ans
Fanfan Dekdes
-
Il y a 4 ans
John Doe
-
Il y a 4 ans
ElisabethF
-
Il y a 4 ans
Anne-Estelle
-
Il y a 4 ans
Anne-Estelle
-
Il y a 4 ans
John Doe
-
Il y a 4 ans
John Doe
-
Il y a 4 ans
VALERIE MERCIER
-
Il y a 4 ans