Camille Andersen Médusée Le Lion

Le Lion

Les flammes dévorent le Lion comme des serpents affamés. La bête faiblit à vue d’œil ; elle n'a pas plus d’une heure à vivre avant de sombrer. Les lourds craquements du bois qui cède accompagnent ceux du brasier, assourdissant les conversations étouffées de la foule rassemblée sur la plage, en plein milieu de la nuit.


Mélie changea son paquetage de main pour soulager son épaule ; c’est que les époux Kellermann avaient tenu à ce qu’ils adoptent un détour considérable pour regarder leur beau navire couler. Elle n’ose cependant pas poser le paquet par terre ; la plage de galets est sûrement salie d’algues et bientôt de déchets répandus de la cale du Lion. Difficile à dire sous la lumière tremblante des flammes.


— Mélie ! On y va, lui lance Athénaïs.


La jeune fille se précipite à la suite de sa maîtresse, la dame Kellermann. Son beau manteau safran apparaît facilement identifiable dans la pénombre alors qu’elle coupe la foule d’un pas vif. Dans sa hâte, Mélie trébuche sur une pierre, et une main ferme se referme sur son bras.


— Merci, Maître, marmonne-t-elle en essayant en vain de se dégager.


Paul lui adresse un sourire las. Sa main descend vers ses hanches pour s'y installer - un peu trop bas. Le maître Kellermann garde son regard perdu dans l’obscurité devant lui, la tête probablement pleine de soucis financiers suite à la disparition de son meilleur navire. Mélie s'efforce discrètement de s’arracher du bras qui la ceinture, les yeux fixés sur le dos du manteau de la dame Kellermann. Paul ne lui prête aucune attention.


— Mes hommages, Maître Kellermann, lance alors un homme apparu à leurs côtés.


Paul la lâche enfin tandis qu’il tend la main pour serrer celle de Pierre, le chasseur. Au même moment, Athénaïs se retourne vers eux, son regard perçant empli d’un mélange de soupçons et d’impatience. Les deux époux finissent par prendre place dans le coche qui les attendait sur la jetée. Mélie s’installe en hâte à l’arrière et s’autorise quelques minutes de rêverie pendant que le cocher les ramène dans le port de Cette.


— Deux jours de renflouement de perdus, à y employer tous nos moyens… tout ça pour mettre le feu à notre propre bâtiment ! Paul, m’écoutez-vous ?


Mélie s’empresse de décharger ses paquets, feignant l’indifférence. Ce n’est jamais de bon augure quand le couple se dispute, et les conséquences retombent toujours sur les innocents aux alentours qui n’ont pas su s’éloigner assez vite. Paul est après tout le plus puissant des marins de Cette, tandis que son épouse Athénaïs règne sur les salons mondains de la ville. Autant ne pas s’immiscer dans leurs affaires.


Après une vingtaine de minutes de marche dans les petites rues sombres du port, Mélie rejoint avec soulagement l’appartement familial. Ses parents louent le deuxième étage d’une maison mitoyenne, derrière la jetée. Mélie s’empresse de grimper les escaliers pour se mettre en sécurité. La soirée lui a fait l’effet d’une vraie poudrière.


— Mélie ! J’ai appris pour le Lion, j’espère que tu n’as pas fait les frais des tempêtes que cette catastrophe a dû déclencher chez les Kellermann.


Les deux sœurs s’étreignent comme si elles ne s’étaient pas vues depuis des années. Esteno habite elle aussi chez leurs parents. Elle s’occupe du service dans l’auberge voisine, tandis que Mélie fait les lessives pour les marchands Kellermann. Toutes deux ne sont pas encore mariées ; leurs prétendants ne sont de toute manière pas des meilleurs.


Les deux jeunes filles rejoignent leurs parents pour un petit-déjeuner hâtif. L’aube s’est déjà levée, et tous se rendent à l’église de Saint-Louis en ce jour chômé. Ils attendent la troisième des filles, Euryale, qui vient déjeuner chez eux avec son nouvel époux. Ce n’est qu’en fin d’après-midi que Mélie trouve enfin un peu de temps pour elle. Frissonnant d’impatience, elle s’éclipse de la petite salle dans laquelle sa famille s’est rassemblée pour bavarder, et quitte la maison d’un pas léger.


La jeune fille retrouve le cadre familier de l’église de Saint-Louis, où s’y déroulent en secret, une fois par semaine, des leçons pour les femmes. Une dame noble – supposément calviniste – leur enseigne la lecture au travers de textes classiques probablement dérobés dans la bibliothèque de son mari. Les mythes grecs sont les récits que Mélie dévore avec le plus d’avidité.


Aujourd’hui pourtant, la jeune femme ne reste que pour la première moitié de la leçon, et s’excuse pour ressortir dans les petites rues du port. Une grande réception est donnée ce soir chez les Kellermann et on attend d'elle beaucoup de travail supplémentaire. Mélie laisse échapper un soupir contrit. Elle ne peut s’empêcher de redouter cette soirée, comme si la poudrière qui avait fait sombrer le Lion n’en avait pas fini d’exploser. Les attentions de Paul sont devenues particulièrement pressantes ces derniers temps, au point de déclencher des coups d’œil rageurs de la part d’Athénaïs. En y repensant, Mélie n’est pas sûre de ce qui la terrifie le plus : le traitement que Paul pourrait lui réserver… ou celui d’Athénaïs si elle les surprend ?


La mansion des Kellermann se dresse finalement devant elle. Le bâtiment d’un blanc pur aux volets bleus se trouve aux bords du canal de Cette, côtoyant les navires restants de leur flotte marchande. Mélie contourne la façade pour atteindre l’entrée de service. À peine la porte entrebâillée, la jeune fille est accueillie par un vacarme assourdissant.

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17 commentaires

La Boutique

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Il y a 3 ans

Original l’interprétation moderne du mythe via une époque passée !

Camille Andersen

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Il y a 3 ans

Merci ! Ça me semble rester dans le thème mais plutôt pour ceux qui aiment l’historique et le 19eme :)

Mélinda

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Il y a 3 ans

Sympa... j'ai vraiment envie de savoir comment Mélie va s'en sortir. cependant je m'interroge sur la majuscule à 'Lion' ?

Camille Andersen

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Il y a 3 ans

Merci Mélinda ! Le début porte volontairement à confusion mais c’est le nom du navire qui flambe et coule et non pas l’animal d’où le nom propre :)

User184804

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Il y a 3 ans

Super j attends la suite Bisous

Camille Andersen

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Il y a 3 ans

Top, la suite demain ! Je vais essayer d’écrire un chapitre par jour :)

Virginie Decamps

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Il y a 3 ans

Ce premier chapitre est bien écrit, tu as une jolie plume et on sent que tu connais ton sujet. Le fait de choisir le 19° siècle est une très chouette idée et j'ai hâte d'explorer ce côté historique de ton récit. Ce début est très dense, je pense que tu gagnerais peut-être à aérer les informations, à poser des bases peut-être plus "légères". Tes lecteurs ne sont pas coutumiers à l'époque que tu décris, ni au monde de la marine. N'hésite pas à prendre le temps de poser les bases de ton univers. À titre d'exemple (et ce n'est peut-être pas la panacée, attention !), je crois que diviser le chapitre en deux parties distinctes serait judicieux. Choisir entre la partie avec le couple qui embauche Mélie ou la partie avec la famille de Mélie. Soit tu poses les bases concernant cette famille de trois filles, soit tu explores davantage la relation et le travail avec les Kellerman. Bien sûr, c'est juste une idée et qui me vient seulement après la lecture du premier chapitre.

Camille Andersen

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Il y a 3 ans

Merci pour ton commentaire Virgile ! Je ne suis pas habituée au format nouvelle (c'est ma première sur Fyctia et première tout court) alors je pense que j'ai un peu paniqué face au format court et je n'ai pas posé mes bases, je vais aérer un peu :)

Camille Andersen

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Il y a 3 ans

Ouch merci VirgileD pour le commentaire sur le temps utilisé, j'ai tendance à commencer au passé en effet je me suis reprise au début de plusieurs chapitres, mais j'aime bien le présent ça change un peu bien que moins naturel :)

Virginie Decamps

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Il y a 3 ans

Bonjour Camille, Je suis ton binôme pour cette semaine, je vais commencer à lire ton histoire le plus rapidement possible et te donner mon avis au fur et à mesure de ma lecture. J'espère que mes annotations et mes commentaires pourront t'aider :-)
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