Fyctia
Prologue (2/2) - Grant
Je la regarde droit dans les yeux, attendant qu’elle me dise qu’il s’agit d’une blague. Elle va bien finir par chasser cet air sérieux qui tire les traits fins de son visage. Les secondes défilent, et elle ne lâche toujours rien. C’est donc vrai ce qu’elle raconte ? Un frisson me parcourt le dos. J’ai du mal à imaginer qu’on puisse parler dans le vide à une personne qui n’est plus là. C’est glauque. Mais en même temps, je crois que j’arrive à le comprendre. La mort nous pousse à faire des choses insensées.
— Enfin, c’est ce que je ferais si un membre de ma famille proche décédait, complète-t-elle finalement.
— Je ne me vois déjà pas retourner au cimetière, alors parler à une personne qui n’est plus là, encore moins.
— Dans le bouddhisme, la mort est considérée comme le début d’une nouvelle vie. Dis-toi que ton père s’éclate là-haut, dans les étoiles. Il a retrouvé une seconde jeunesse.
J’ai beau essayer de ne pas y penser, elle vient d’insuffler dans mon esprit l’image de mon père en train de danser sur un son disco, sa musique préférée. Ce n’est clairement pas le moment pour avoir ce genre d’idées. Son sourire en écoutant les Bee Gees, je ne le verrai plus. Sa voix grave alors qu’il chante leurs tubes à tue-tête, je ne l’entendrai plus. Il est mort. C’est un voyage sans retour. Un aller simple pour une prison éternelle loin de sa famille et de ceux qui ne savent pas comment avancer sans lui. Je ne peux pas avoir envie de sourire. C’est impossible. Pas dans ces circonstances.
— D’une certaine façon, il continue de vivre alors toi aussi. N’oublie jamais ça.
Contrairement aux paroles prononcées par ma tante, celles-ci, je les écoute avec beaucoup plus d’attention. Je ne suis peut-être pas bouddhiste, ni croyant, mais imaginer mon père dans un autre monde me réconforte un peu. Elles atténuent légèrement ma peine, juste assez pour que l’espace d’une seconde, mon cœur ne se sente pas enfermé dans une boîte trop petite pour lui.
Mes lèvres s’entrouvrent, je m’apprête à la remercier quand je réalise que je ne connais même pas son prénom. J’ignore qui elle est, alors qu’elle a l’air d’avoir connu mon père.
— Comment tu t’appelles ?
Elle croise ses bras dans son dos et rit timidement.
— Je me doutais que tu ne te souviendrais pas de mon prénom.
— On s’est déjà rencontrés ?
— Je suis du coin aussi. On a fréquenté les mêmes écoles avant que je déménage l’année dernière. Et mon père était un bon ami du tien.
Je me sens mal de ne jamais l’avoir remarqué. Je n’ai pas d’excuse. Si elle, elle a su qui j’étais dans les couloirs du lycée, j’aurais pu en faire tout autant.
— Ainsley !
La voix d’un homme résonne dans mon dos. J’y prête attention uniquement parce que la fille qui est devant moi se penche sur le côté pour répondre à l’inconnu.
— J’arrive, papa.
Je me tourne vers l’homme en question qui descend les quelques marches nous séparant. Son visage me dit quelque chose, c’est Kai. Il n’est pas venu beaucoup de fois à la maison, mais mon père nous parlait souvent de lui, et toujours en bien. J’ignorais qu’il avait une fille de mon âge. Ni même qu’elle s’appelait Ainsley et qu’elle allait dans les mêmes écoles que moi.
— Bravo pour cette idée d’étoile, Grant. C’est le plus beau cadeau que tu aurais pu faire à ce bon vieux Will.
Il me tape avec affection l’épaule, un sourire triste aux lèvres. Lui aussi a pleuré, ça se voit à ses yeux rouges.
— On a de la route, alors on va devoir partir, mais sache que si ta mère et toi avez besoin de quoi que ce soit, appelez-moi.
— C’est gentil, merci.
Il m’offre une dernière accolade amicale, puis fait signe à sa fille de le suivre. Je les regarde remonter les marches avant de lancer :
— J’espère qu’on se reverra dans cette vie, Ainsley.
La concernée s’arrête. Lentement, elle se retourne pour me répondre :
— À bientôt, Grant.
Sa silhouette disparaît lorsqu’elle entre dans la maison. De nouveau seul, je soupire longuement et tourne les talons. Les mains dans les poches, je me dirige vers le fond du jardin, là où un grand chêne se tient debout depuis une bonne centaine d’années. J’avance jusqu’au banc caché derrière son tronc et constate que quelqu’un s’y est déjà installé. Je m’apprête à rebrousser chemin pour trouver un endroit plus tranquille quand je réalise qu’il s’agit de Jamy, mon meilleur ami. Sa guitare à la main, il est trop occupé à chantonner un air qu’il ne se rend compte de ma présence qu’une fois assis sur le banc à côté de lui. Il sursaute et porte une main à son cœur.
— Tu m’as fait peur ! peste-il dans un soupir.
— Désolé, je ne pensais pas que tu serais ici.
— Je n’arrivais plus à supporter l’atmosphère pesante dans le salon. Il fallait que je prenne un peu l’air.
— Moi aussi.
— Je me doute. Comment est-ce que tu te sens ?
— Vide. Comme si une partie de moi était avec lui, dans sa tombe.
Contrairement à toutes les personnes venues aujourd’hui pour les funérailles de mon père, Jamy est le premier à ne pas essayer de me rassurer. Il ne m’offre même pas un sourire compatissant car il sait que ce n’est pas de ça dont j’ai besoin. Il me connaît mieux que quiconque ici présent, alors il agit comme si je n’étais pas là et fait glisser ses doigts sur les cordes de sa guitare. La mélodie est douce, apaisante. Je me laisse bercer par son talent indéniable pour la musique. Il a toujours été un grand passionné au point de n’avoir qu’une seule idée en tête depuis que nous sommes des gamins : devenir auteur-compositeur-interprète.
Au-delà de nos âmes
Dans mon cœur tu es gravé
J’inonde de mes larmes
Nos souvenirs passés
Tu vis dans les étoiles
Loin de ceux qui t’ont aimé
Ton corps recouvert d’un voile
Tu retrouves ta liberté
Les larmes dévalent mes joues. Je ne me retiens plus et pleure à en faire trembler mon corps. Je cache mon visage entre mes paumes et remarque avec stupéfaction que je souris. Malgré la tristesse qui me noie, la chanson de Jamy parvient à faire l’impossible. Grâce à lui, je garde la tête hors de l’eau, alors que tout me tire vers les abysses. Comment fait-il ça ?
Les yeux embués, je le regarde chanter avec son cœur. C’est si doux, si beau, si hypnotisant. Le temps semble suspendu à ses lèvres, comme s’il en était le maître. Ce qu’il produit est pur, brut, telle une pépite d’or scintillante dans sa paroi rocheuse. Jamy a un don, je n’en ai jamais douté. Mais aujourd’hui, son talent parvient encore à me surprendre. Il réchauffe mon âme meurtrie. J’ai perdu mon père et, pourtant, par ses mots, j’ai un peu l’impression de l’avoir à mes côtés.
Merci, Jamy, d’être mon frère. Je te promets d’être là pour toi comme tu l’es pour moi. Peu importe ce que la vie nous réserve, ce sera nous deux ou rien.
Le prologue est enfin là et j'espère que vous l'avez aimé. N'hésitez pas à me suivre sur insta @alex_enrose pour avoir toute l'actualité concernant cette histoire ;)
60 commentaires
JennaP
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Il y a un an
FleurDelatour
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