Fyctia
Chapitre 1 (1/3) - Grant
J’ai la tête qui tourne depuis une bonne heure et pas moyen de virer ce mal de crâne malgré les médocs. Je n’arrive pas à avoir les idées claires alors que mon nouveau travail de manager l’exige. Après des années à être sur le devant de la scène, enfermé dans une vie qui ne me correspondait pas, me voilà de l’autre côté, dans l’ombre. Je laisse enfin le véritable artiste prendre la lumière tandis que je surveille ses arrières, comme ça a toujours été le cas depuis notre enfance. Jamyson est bien plus que mon meilleur ami bourré de talent. Il est mon frère de cœur, celui pour qui j’ai tout sacrifié.
Aujourd’hui, nous avons rendez-vous sur le talk-show de Dwayne York, le plus populaire en ce qui concerne la musique country. Quand Jamy était ado, il regardait tout le temps cette émission. C’est la première fois qu’il va s'installer sur le fauteuil rouge, à la même place où se sont assis toutes ses idoles. Il essaie de garder la tête haute, mais je remarque très clairement dans ses yeux gris qu’il flippe à mort. Se retrouver sur un plateau de télévision est un exercice impressionnant. S’il est devenu chanteur, c’est pour partager ses messages en chanson, pas pour subir des interrogatoires sur un plateau de télé. C’est sans doute le côté de son job qu’il apprécie le moins.
— Dwayne va essayer de te déstabiliser pour que tu dises exactement ce qu’il attend, lui expliqué-je tout en le mettant en garde. Ne lui donne pas ce plaisir.
Il acquiesce, le regard grave.
— Il est connu pour poser les questions gênantes, mais son émission est une référence dans le domaine de la musique country. Cette interview est importante pour ta carrière.
OK, pour rassurer les gens, je suis vraiment nul.
J’aimerais trouver les mots pour l’aider à se détendre. Lui dire que tout se passera bien, qu’il n’a rien à craindre. Seulement, je ne peux pas lui mentir. Pour avoir déjà été confronté à Dwayne, je sais à quel point il est capable de mettre nos nerfs à rude épreuve.
— Sois toi-même, je m’occupe du reste.
Les mains fourrées dans les poches de son jean sombre, il me sourit. Je fronce les sourcils, interloqué par le regard étincelant qu’il me lance.
— Quoi ?
— Rien, c’est juste que malgré ce qui a pu se passer entre nous, tu es toujours là à surveiller mes arrières.
À peine sa phrase est-elle sortie de sa bouche que les souvenirs refont surface. Je déglutis avec difficulté, honteux. J’aurais beau dire que je suis désolé, le répéter, le hurler, ça n’enlèvera jamais le poids de la culpabilité qui pèse sur mes épaules. J’ai commis des choses ignobles contre lesquelles j’avais toujours essayé de défendre Jamyson. Je pensais pouvoir le tenir à l’écart des mauvaises personnes. Je n’étais pas préparé à devoir le protéger du pire de tous les êtres humains : moi.
J’ouvre la bouche, prêt à lui assurer que je serai là pour lui tant qu’il voudra bien de moi, mais un membre du personnel débarque dans la loge après avoir frappé à la porte. Ce n’est plus l’heure de penser au passé. L’instant présent est bien assez dur à gérer comme ça. Une chose à la fois.
Nous suivons sans un mot la jeune femme dans le dédale de couloirs qui serpente autour des studios. De nombreuses émissions sont tournées ici, dans ces immenses hangars qui fourmillent de personnes matin, midi et soir. C’est un mini Hollywood à la sauce country. Le stress me noue l’estomac. J’ai la nausée, comme à peu près chaque fois que je m’apprête à être devant un public. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai vomi avant de monter sur scène. Les autres pensaient que c’était dû à la cuite de la veille. Comme si c’était inconcevable que le célèbre Grant Canning puisse avoir le trac.
Une fois que nous arrivons aux abords du plateau, je tique en voyant deux sièges rouges disposés à côté du gros fauteuil noir dans lequel Dwayne est déjà assis, papiers à la main.
C’est quoi cette blague ?
— Il y a un autre invité de prévu ? questionné-je la femme qui nous accompagne.
— Non, juste vous deux.
— Nous deux ? répété-je.
— Oui, Dwayne vous veut ensemble pour l’émission.
— C’est pas ce qui a été convenu.
— Vous devriez voir ça directement avec…
Je n’attends pas la fin de sa phrase et fonce vers cet homme à la chevelure aussi blonde que la mienne. Il lève le nez de ses notes au moment où je me poste devant lui, les bras croisés sur mon torse. Je le toise d’un regard sévère, la tête haute.
— Ah, Grant ! Quel plaisir de te revoir !
Son faux sourire me donne encore plus envie de lui faire bouffer les bouts de papier qu’il tient dans les mains.
— C’est quoi ces conneries ? m’agacé-je avec un ton glacial.
— Quoi, tu veux parler de l’émission de ce soir ?
— À ton avis ?
— Grant, soupire-t-il en posant ses papiers sur le bureau en bois à sa gauche. C’est le business. Sur internet, les gens veulent vous voir tous les deux alors je ne fais que réaliser leur souhait pour assurer une audience maximale.
— J’ai rien à dire.
— Au contraire, tu es même celui qu’on attend le plus si on en croit les sondages.
— On était d’accord pour que Jamyson parle de sa musique, rien d’autre.
— Je t’en prie, rit-il en passant sa main dans ses cheveux. On savait tous les deux que ce ne serait pas le sujet principal.
— Tu peux pas changer les plans au dernier moment.
— Bien sûr que si, c’est mon émission. Si tu ne viens pas, Jamyson non plus, tranche-t-il en se laissant tomber au fond du fauteuil. C’est vous deux ou rien.
Son attitude nonchalante me fait serrer la mâchoire et les poings. J’aimerais tellement pouvoir effacer l’air satisfait qui tire ses traits ridés par les années. Ne pas lui sauter dessus pour lui refaire le portrait est une vraie torture et ça, il l’a bien remarqué. Ça l'amuse encore plus de me voir fulminer sans me donner le droit d’intervenir. Il sait très bien que notre présence dans son émission est vitale, que c’est lui qui mène la danse. On a besoin de la popularité de son show pour aider Jamy à faire décoller sa carrière sous son propre nom.
— T’es vraiment qu’un enfoiré.
— Tu sais aussi bien que moi qu’il n’y a que ceux-là qui réussissent dans ce milieu. Regarde-toi.
Mes bras se décroisent et mes mains sont déjà en chemin pour saisir son col de chemise. En une fraction de seconde, je réalise ce que je suis sur le point de commettre. Je bondis en arrière, loin de la tentation de lui faire la peau. Garde ton sang-froid, Grant !
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Gottesmann Pascal
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Il y a un an
Alexenrose
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Tatiana Ameya
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