Fyctia
Chapitre 6 🚜🐮🚿🤬
Robert enclenche son clignotant et m'informe, moteur arrêté, que nous sommes arrivés à destination. Du haut de son tracteur, je regarde autour de moi et ce que j'observe ne me plaît guère.
Il s'est forcément trompé...
— C'est ici ? l'apostrophé-je.
— Ouais, ma p'tite dame. Route du Châtelet. À Châtelet-Plage. Y'en a pas deux !
— Non ! Vous faites erreur !
— Ah nan. Ché bin lô !
Cette journée vire au cauchemar. Je pensais être au bout de mes surprises mais ce n'est visiblement pas le cas. Je vais me réveiller d'un instant à l'autre. À cette heure tardive, pas un chat ne traîne dans les rues. Robert, quant à lui, s'amuse de ma détresse. Depuis sa plus tendre enfance, il habite dans ce trou perdu au fin fond de la cambrousse, alors mon désarroi lui est incompréhensible. Il me tend la main pour m'inviter à descendre du tracteur car j'ai peur de glisser avec mes bottes pleines de boue. Me casser une jambe le jour de mon arrivée serait un comble. D'Artagnan, encore sur le siège passager, n'a pas l'air stressé dans son sac rempli d'eau, même si pour lui aussi, la journée a été éprouvante. Je l'attrape puis remercie Robert de m'avoir secourue au beau milieu de nulle part.
— Merchi a ti pour Titine. Ti sais quô ? J'vais app'ler sin p'ti comme ti : Élisa, m'annonce-t-il fièrement. Oh et... Eul'dépanneur s'ra là d'main à l'première heure. À l'arvoyure mam'z'elle.
Il remonte dans son engin agricole, rallume le moteur dans un boucan d'enfer à réveiller les morts puis me salue une dernière fois avant de s'éloigner. Sacré Robert ! Si je m'attendais à ça. Il va donner mon prénom au bébé de Titine. Quel honneur ! Pourtant, je n'ai rien fait d'extraordinaire, uniquement mon métier... enfin presque. Chirurgienne-obstétrique et vétérinaire sont deux spécialités totalement différentes. D'ailleurs, au début, j'étais un peu perdue, mais j'ai vite percuté qu'aider une vache à mettre bas n'était pas plus compliqué que de mettre au monde un bébé. C'est à peu de chose près le même principe. Au moins tout n'aura pas été qu'une calamité.
Je lève les yeux et devant moi se trouve une belle bâtisse à étage en pierres grises et volets blancs. Le style, plus authentique, diffère de celui des maisons à Lille, en briques rouges principalement. Après avoir frappé quelques coups, la porte s'ouvre à la volée et Marion apparaît.
— Enfin ! Je m'inquiétais. J'ai cru que tu avais eu un accident. J'ai essayé de t'appeler mais je tombais sur ton répondeur. Mais c'est quoi cette odeur ? Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
N'étant pas du tout encline à la discussion, je ne pipe mot.
— Tu es dans un état ! s'exclame-t-elle. Retire tes bottes crasseuses et rentre. Où sont tes valises et ta voiture ?
Face à mon silence éloquent, mon amie n'insiste pas.
— Bon, tu vas aller prendre une douche, je t'ai mis des serviettes sur le lit. Je vais te montrer ta chambre avant. Ensuite, on mange. J'ai préparé un saucisses-lentilles. Je vais le réchauffer.
— T’aurais un truc en verre à me prêter ? C'est pour D'Artagnan.
Marion me tend un saladier comme bocal improvisé dans lequel je transvase aussitôt mon petit poisson. Avant de la suivre à l'étage, je le pose sur l'îlot central de la cuisine, il aura l'impression d’être comme chez lui, au cœur de la maison.
Elle a raison. L'odeur est de plus en plus désagréable, même nauséabonde. Je suis à deux doigts de vomir. Sous le jet d'eau brûlante, mes muscles se détendent peu à peu. Tout mon être se relâche et je me mets à rire, d'un rire nerveux, de plus en plus incontrôlable. Si Marion m'entend, elle va me prendre pour une folle. Mais c'est plus fort que moi. Je ne suis plus maîtresse de moi-même. Je disjoncte. Je me suis contenue bien trop longtemps. À ce moment précis, je me rends compte que je me suis plantée. Je n'aurais jamais dû venir ici.
Sur le palier, les effluves du repas préparé par mon amie m'ouvrent l'appétit. Enveloppée dans un peignoir bien moelleux, je descends en mode ninja, seulement les marches grinçantes de ce vieil escalier empêchent toute discrétion.
— Ah te voilà ! Vas-y, installe-toi ici, m'indique-t-elle en me servant une belle portion dans l'assiette.
Ne désirant pas la blesser et ne sachant pas comment aborder le sujet, je ressasse dans ma tête les événements du jour. Afin de gagner du temps, j'avale une bouchée, puis une autre, en silence. Je contemple les meubles de la cuisine d'un autre temps, puis, mon regard s'arrête sur les poutres en bois au plafond. Je me lance, espérant avoir trouvé les bons mots.
— C'est quoi ce coup foireux Marion ? fulminé-je. Tu m'as jamais dit que tu habitais dans un village. Et encore moins à soixante bornes du Touquet. Les distances et toi, ça fait deux. Je ne peux pas, c'est au-dessus de mes forces.
Furieuse, je touche à peine à mon plat. J’exècre les conflits mais il est inutile de prendre des gants dans une telle situation.
— Comment ça tu ne peux pas ?
— Je ne reste pas. Point.
— Tu ne peux pas me faire ça. C'est mon boulot qui est en jeu, insiste-t-elle, en se levant, mains à plat sur la table. De plus, tout le monde t'attend comme le Messie.
Marion se lève subitement, s'empare de son assiette et la balance encore pleine dans l'évier.
— Tu m'as coupé l'appétit, continue-t-elle.
La colère se lit sur son visage. C’est la première fois que je la vois s’énerver ainsi.
— Si.. je le peux. C'est mon bien-être à moi qui est en jeu. Demain matin, je récupère ma voiture et rentre chez moi.
Le ton de sa voix s'adoucit puis elle se rassied face à moi.
— Laisse passer la nuit au moins. Tu dis ça parce que tu as eu une journée de merde manifestement. Mais demain est un autre jour.
Elle tente par tous les moyens de me faire changer d'avis. Son chantage affectif ne me convainc pas. Je la déçois une fois de plus. Je le sais.
— Tu n'écoutes pas ce que je dis. Ma décision est prise. Je pars demain matin, annoncé-je en débarrassant le reste de la table.
Elle se relève, dégoûtée par mon obstination.
— Soit, soupire-t-elle. De toute façon, tu ne tiens jamais tes promesses. Je ne devrais même pas être surprise. Depuis que j'ai emménagé ici, tu n'es jamais venue me voir. J'en viens même à me demander si tes prétextes, tes astreintes, ne sont en réalité pas des excuses bidon. Ta parole ne vaut rien.
Ses mots sont comme de véritables coups de poignards en plein cœur. Elle a touché un point sensible mais je refuse de lui montrer qu'elle a atteint mon ego. L’atmosphère est aussi pesante à l'intérieur que le silence du village l’est à l'extérieur, les non-dits, lourds de sens. Elle m’en veut de la laisser tomber au plus mauvais moment pour elle. Elle m’en veut de ne jamais tenir parole. Et elle a raison.
— Je te laisse. Tu as tout ce qu’il te faut dans les placards. Pour des retrouvailles, je m’attendais à mieux. Allez… bonne nuit, me souhaite-t-elle afin de clore cette discussion devenue bien trop désagréable.
— Marion…, soufflé-je dans un murmure.
Un claquement de porte se fait entendre. Elle a besoin d’être seule.
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Jill Cara
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