Fyctia
Conversations à mi-voix
Quand on annonça le retour, le Ménestrel fut partagé entre un sentiment de soulagement et de regret. Il avait l’impression que le paysage lui avait ouvert l’âme et, malgré son désir de rentrer, il aurait tout de même bien voulu le contempler encore un peu.
Lorsque ce fut son tour de réintégrer la mansarde en passant par l’embrasure, il se retourna une dernière fois afin de jeter un ultime coup d’œil au panorama enneigé et déjà baigné de rose par les rayons obliques du soleil. Mais son regard fut attiré ailleurs. Vers ses camarades. Et il vit la Balance faire tomber son gant de cuir dans le vide. Ce dernier heurta la pente du toit dans un bruit mat. Le petit garçon aux yeux plissés sembla ensuite plongé dans la contemplation de la longue glissade que son gant amorçait à présent sur la pente givrée.
Tiré en avant par le Danseur et poussé par Praline, le Ménestrel ne put en voir plus et dut poursuivre sa progression dans la salle en pierres grises. Il entendit cependant, juste après, Pétrin lancer un « attendez ».
Au bout d’un moment, le reste de la cordée reprit son avancée. Et il entendit la Balance murmurer à mi-voix : « dix secondes… ».
Habitué aux calculs et aux mesures diverses de son étrange camarade, le Ménestrel ne lui prêta pas plus d’attention que cela, devinant que le petit bonhomme à la peau bistre et aux sourcils éternellement froncés devait sans doute être mortifié d’avoir perdu un gant (heureusement, se dit-il aussi, qu’il en avait demandé une paire supplémentaire aux Dépendances quelques jours plus tôt). Mais Pétrin, qui s’inquiétait sans doute plus que tout autre du bien-être de chacun, lui lança, tout en se désencordant : « Ce n’était qu’un gant… ».
Toutefois, la réponse de la Balance, presque chuchotée mais qu’il parvint cependant à saisir, lui parut une nouvelle fois cryptique : « Peu importe… La vitesse sur une pente dépend uniquement de l'accélération due à la gravité et de l'angle de la pente, pas de la masse de l'objet. »
Pétrin, murmurant encore plus bas, sembla lui répondre quelque chose comme « si tu le dis… » et libéra le reste de ses camarades avant d’enrouler la corde autour de son avant-bras et de la fixer de nouveau au piton mural d’où il l’avait prise.
Le groupe redescendit ensuite pendant un long moment les escaliers spiralés qui l’avaient mené si haut. Les discussions, à haute et basse voix, ne furent guère intéressantes pour le Ménestrel. Les garçons discutaient du prochain cours de physique et du repas du soir, espérant certains mets en particulier ; les filles se demandaient qui serait la première ou plutôt qui serait vraiment la première ; et lui-même repensait essentiellement à l’éveil qu’il venait de ressentir : l’Ether, cette force étrange qui était partout.
Une fois dans la chambrée, beaucoup s’écroulèrent de fatigue sur leur lit et ne bougèrent plus jusqu’au chariot du soir. Le Ménestrel, lui, s’installa confortablement et entreprit de reproduire sur sa lyre nouvellement accordée, les gammes et les accords qu’il avait appris le matin même. Dès les premières notes, il eut le sentiment diffus que, cette nuit, la voix allait lui reparler. Peut-être parce qu’il avait passé une journée sous le signe de l’Audition et qu’il s’était éveillé à l’Ether ? Peut-être parce que ce soir-là c’était Timide et Mie de Pain qui verrouillaient la porte de sortilèges qui lui étaient encore inconnus mais dont il devinait la faiblesse ? Peut-être parce qu’il en avait envie ? Ou que, confusément, il sentait qu’il avait désormais la capacité de dialoguer avec cette voix, d’une manière qu’il n’avait pas encore soupçonnée.
Après le repas, il égrena encore quelques accords mélodieux, des notes graves et douces qui se perdaient avec une lenteur agréable dans le dortoir glacé. De temps en temps, une corde pincée délicatement renvoyait un son plus clair. Il joua alors de ce contraste pendant plusieurs minutes. Quelques applaudissements discrets saluèrent sa prestation. Billy lui lança que c’était très beau. Timide, qui était venue passer une tête dans la chambrée des garçons, doubla le compliment. Et la cloche sonna.
Da lo kamu do la nito, te lo teneb dol cando.
Le Ménestrel rangea alors sa lyre et se coucha, fatigué mais non épuisé, les sens en éveil.
Au bout de quelques instants, dans le silence profond du dortoir endormi, ses oreilles perçurent la respiration calme et régulière de ses compagnons. Il perçut même celle des filles un peu plus loin, plus faible, plus douce, mais plus profonde et, quelque part, plus agitée. Et il entendit ensuite un soupir. Un soupir qui murmurait son nom. Et cette fois, il répondit.
Non en paroles, mais comme il l’avait fait ce matin : en envoyant sa voix au loin. Au-delà de la porte.
« Guidéa », disait-il. Il s’y reprit à deux fois avant d’y parvenir correctement. À la troisième, il fut certain d’y être arrivé car la voix répondit « Qua… Koti lincolo ko yotamé ? » qu’il réussit à comprendre comme « Oui… Te souviens-tu de moi ? ».
Il lutta pour maintenir sa concentration et envoya « oui », mais n’obtint aucune réponse. Il répéta « oui » mais sentit que son mot s’était échoué contre les sortilèges de la porte et que seuls les mots en Tolgar pouvaient la franchir. Mais il ne désespéra pas. Il puisa dans une sorte de réservoir qu’il lui semblait soudain percevoir et dans lequel il n’avait qu’à piocher. Il comprit que l’Ether s’ouvrait devant lui.
« Qua… Kota samélé Guidéa… »
« Oui… C’est bien moi… » lui répondit la voix, en un Tolgar mélodieux qu’il traduisit presque instantanément mais sans véritable peine, comme si c’était la voix de l’autre côté de la porte qui eut fourni le principal effort. Cette dernière reprit : « Je t’ai précédé dans cette forteresse ».
« Où es-tu ? » demanda-t-il car c’était la question qui le tourmentait : Quendo saméta ?
« Lidatë mnatë… Yota samélé mna… » Le Ménestrel ressentit un douloureux pincement au cœur car il s’attendait malheureusement à cette réponse, la seule qui expliquât pourquoi cette voix venait lui parler la nuit : « Nulle part… Je n’existe plus… »
Après un temps, il posa sa seconde question : « Que veux-tu ? »
« Te mettre en garde, petit frère »
« Contre quoi ? » s’enquit-il avec un début d’angoisse, ce qui parasita la communication quelques instants car son anxiété brisait sa concentration.
« L’Archimage », répondit sa sœur, après un moment.
Le Ménestrel la relança immédiatement : qu’y avait-il à craindre de ce puissant seigneur ? Mais la voix perdait de sa force, comme si les ténèbres d’où elle s’était extirpée à grande peine la rappelaient.
« Il ira jusqu’au bout de son plan… » réussit-elle encore à lui dire.
« Quel plan ? » demanda-t-il en espérant avoir une dernière réponse.
Au bout d’une poignée de secondes, il entendit enfin : « Revivre… » et la voix disparut dans un soupir.
1 commentaire
Leo Degal
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Il y a 5 mois