Seb Verdier (Hooper) L’initiation du Ménestrel Ce qui nous relie

Ce qui nous relie

Une fois équipé, Pétrin alla se saisir d’une longue corde enroulée à un piton mural. Après en avoir fait tomber la neige et le givre qui la recouvrait, il en noua fermement un bout autour de la taille de Commode puis la déroula en emprisonnant, à intervalles réguliers et dans un ordre apparemment réfléchi, filles et garçons de carrures différentes jusqu’à Danseur qui se retrouva plus ou moins au centre de cette cordée. Ceux qui n’étaient pas encore attachés aidaient Pétrin à dévider la corde et à éviter qu’elle ne s’emmêle. La Balance le guidait parfois dans ses choix, estimant le poids de chacun au gramme près.


Au milieu de tous ces élèves, dont les bouches exhalaient de longues écharpes de buée dans une intermittence hypnotique, Sympa se battait les flancs et les priait de se dépêcher. Mais le chef de chambrée poursuivit sa tâche à la même vitesse, avec une grande concentration, passant systématiquement la corde deux fois autour de la taille de chacun puis en glissant l’extrémité par-dessous cette ceinture de chanvre, avant de faire de même avec le suivant jusqu’à finir par lui-même. Il avait dû calculer au mieux car il lui resta juste assez de cordage pour faire un double nœud autour de ses propres hanches.


— On y va ! lança-t-il enfin.


Il se dirigea alors vers l’embrasure. Le regard rivé à cette dernière, le Ménestrel le vit ainsi passer de l’ombre à la clarté souplement, malgré sa carrure. Diane vint juste après, remarqua-t-il : la première des filles. La lumière illumina aussitôt la Sindar et ses courts cheveux bruns flottèrent gracieusement dans le vent. Millo suivit, moins souriant que d’habitude. Puis ce fut le tour d’une fille assez grande et avec laquelle le Ménestrel n’avait pas encore lié connaissance, sachant juste qu’on la surnommait Blondine. Surnom qui se révéla particulièrement approprié lorsqu’elle franchit l’embrasure et se retrouva tout ensoleillée, sa longue chevelure s'embrasant de lumière. Venaient ensuite La Balance et Praline avant que ce ne fut son tour. Il inspira et jeta un coup d’œil derrière lui : dans l’ombre attendaient Danseur, Mie de Pain, Timide et deux autres filles entre lesquelles se tenait Billy, l’air contrarié. Commode fermait la marche.


Le Ménestrel hésita, traînant des pieds et faisant ainsi racler les clous sur la pierre froide. « Ça va aller », lui lança Billy de loin. « Tout va bien », lui glissa Praline en prenant sa main. « On est là », lui dit Danseur derrière lui. « Courage », ajouta Commode du fond de la salle. Alors, tout en imaginant un vide abyssal juste derrière ce carré de lumière qui lui faisait déjà cligner des yeux, le Ménestrel avança. De toute façon, pris comme il l’était dans ce ruban humain, tiré par l’avant, poussé par l’arrière, il ne pouvait que suivre le mouvement, entraîné par la chaîne qui les reliait tous ensemble.


Lorsqu’il posa enfin son pied dehors, il découvrit qu’une couronne de planches de bois ceinturait le sommet conique de la tour. Maintenu par des supports obliques prenant appui sur la toiture, ce cercle était assez large pour permettre le passage de deux personnes de front. Au-delà des planches cependant, le vide démarrait et, si l’on s’avançait un peu, on distinguait, en dessous, une pente, se déroulant à perte de vue jusque dans un brouillard blanchâtre.


Jamais, la sensation de vertige n’avait été aussi forte. Le vide l’attirait, annihilait sa volonté, l’appelait. Il se pencha. Danseur l’attrapa par le col. Praline serra ses doigts autour de sa main. Les deux l’incitèrent à se détendre et à ne faire qu’un avec l’Ether. Le Ménestrel mit alors un pied devant l’autre et avança malgré les nuages lactescents qui s’étaient mis à tournoyer dans sa tête. Sous ses yeux, les toits enneigés se mêlaient aux versants immaculés des montagnes opalines dans une farandole de taches laiteuses. Heureusement, devant lui, Praline se détachait sur ce fond laiteux brouillé de neige éclatante et de cumulus éblouissants : sa peau sombre contrastait avec l’arrière-plan et lui donnait un point fixe, une sorte de repère qui se retournait de temps en temps et qui, de ses yeux de braise, lui lançait des regards rassurants auxquels il répondait par des sourires troublés.


Une fois que la progression cessa, il vit que, devant, Pétrin avait enjambé un trou dans la couronne et qu’il avait aidé Diane à passer également par-dessus. Millo se coucha ensuite tout près de cette crevasse. Mais il ne put continuer à observer la scène car Danseur lui tapota l’épaule : « Fais passer », lui dit-il en lui tendant une petite planche de bois.


Après avoir également fait passer des clous, un marteau et quelques madriers, le Ménestrel comprit que leur tâche consistait à réparer l’un de ces supports obliques qui s’était brisé. Le travail concernait surtout ceux qui étaient proches de la zone à restaurer, les autres faisant simplement passer les outils. À la faveur d’un long moment sans rien faire, le Ménestrel se fit la réflexion qu’il était étrange qu’on leur fasse prendre un risque à tous alors que ce travail aurait pu être fait par seulement quelques-uns d’entre eux. Puis, la phrase de Pétrin de tout à l’heure lui revint en tête et il comprit alors que, au contraire, en étant si nombreux, ils minimisaient les risques, augmentaient leur chance de réussite, et réduisaient les efforts de chacun.


Alors, il inspira profondément, releva les yeux et regarda devant lui : le soleil avait basculé et ses feux n’éblouissaient plus le paysage. Le tout était même plutôt apaisant : à gauche, les autres tours de la citadelle, verglacées, certaines plus basses, d’autres plus haute, surtout la tour centrale ; devant lui, des montagnes abruptes, des plateaux enneigés ; à droite, un horizon dégagé vers les plaines du sud. Son village, sûrement, se trouvait là-bas. Loin.


Tout à coup, il ressentit le besoin de crier vers son village, vers sa mère. Il la devinait épluchant des légumes dans la cuisine, dirigeant les chevaux vers la petite écurie que son père avait construite avant de tomber malade et de se rendre dans un monde meilleur. Il la voyait tirer l’eau du puits, ranger du linge, se tenir pensive devant une fenêtre. Il savait qu’elle ne pouvait pas l’entendre d’ici, bien sûr, mais il le voulait si fort. Si fort. Qu’il cria quand même. Pas avec sa voix. Avec son cœur. Et il eut l’impression, toute diffuse, qu’au loin, au-dessus de la plaine, une voix chanta « Maman… »


— Je crois que j’ai compris, lâcha-t-il soudain.


Praline qui le regardait depuis un moment, s’inquiétant de son air perdu, lui répondit :


— Compris quoi ?


— Ce qui nous relie… répondit-il machinalement.


— La corde ? reprit-elle, même si elle devinait que le Ménestrel ne parlait pas de cela.


Mais il lui sourit et acquiesça :


— Un peu, oui… Et ta main… Les autres… Ce qu’on ressent pour eux.


— Tu veux dire… balbutia-t-elle un peu, avant de rougir légèrement. L’amitié ?


— Bien plus…


— L’amour ? hasarda-t-elle après quelques secondes.


— Encore plus que ça… L’Ether !




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13 commentaires

Marie Colençon

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Il y a 5 mois

j'aime ta plume bonne chance pour la fin du concours

Seb Verdier (Hooper)

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Il y a 5 mois

Merci beaucoup Marie ;)

Leo Degal

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Il y a 5 mois

Très joli passage à nouveau... mais pauvre Praline quand même 😂

Seb Verdier (Hooper)

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Il y a 5 mois

Les triangles, c'est toujours compliqué ;) Merci pour tes annotations, punaise qu'est-ce que j'ai pu faire comme répétitions ! En tout cas, je me note ça pour la réécriture ;)

Amphitrite

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Il y a 5 mois

Débloqué. Désolée Seb, j'avais loupé la notif de ton chapitre. Bonne fin de concours,il faut un peu sortir les avirons mais l'essentiel est de participer, comme disait Coubertin.
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