Seb Verdier (Hooper) L’initiation du Ménestrel Retrouvailles

Retrouvailles

Lorsqu’ils réintégrèrent enfin la chambrée, ils furent accueillis par des soupirs de soulagements et de nombreux garçons et filles se précipitèrent vers eux. Timide semblait la plus troublée. Elle se fraya un passage parmi ses camarades pour constater d’elle-même qu’ils étaient bien là. Elle avait l’air très éprouvé, ses yeux avaient manifestement pleuré et tout son corps fragile tremblotait encore.


— Tout le monde est là ? demanda aussitôt Pétrin d’un ton soucieux et posant à terre les fournitures qu’il transportait.


On lui répondit que oui, que personne n’avait bougé. Mais il tint à vérifier par lui-même et parcourut du regard les camarades rassemblés autour d’eux, dont les plus proches leur tapotaient l’épaule comme pour s’assurer de leur présence. Entre deux têtes souriantes, il discerna Millo, un peu plus loin et allongé sur son lit, qui le saluait d’un pouce levé. Il sembla enfin rassuré pour de bon. Le Ménestrel, qui était un peu plus petit que les autres, eut du mal à voir qui était là ou non car les garçons et les filles qui les entouraient lui masquaient son champ de vision. Au premier rang, la frêle Timide avait encore les nerfs à fleur de peau.


— Quand on a entendu la cloche d’alarme… commença-t-elle au bord des larmes. On ne savait pas où vous étiez ! Ne nous refaites jamais ça !


Puis, cessant brusquement de fixer Pétrin dans les yeux, elle se jeta sur lui, cachant ensuite ses larmes dans les bras massifs du chef de chambrée et tandis que lui-même l’enlaçait tendrement.

Le Ménestrel fut surpris mais il fut bien le seul : tout le monde savait déjà pour ces deux-là…

« Ils sont pourtant si différents », se dit-il, juste avant de réaliser que sa réflexion n’avait aucun sens.


En réalité, il fut bien plus surpris par l’anxiété qui avait saisi l’ensemble de la chambrée. Les évasions étaient-elles courantes ? Vu les conditions de vie dans la citadelle, sûrement… De plus, beaucoup de ces élèves, déracinés, devaient sans doute vouloir rentrer chez eux. Lui-même d’ailleurs, s’avouait que ses parents et son village lui manquaient. Mais y retourner après une évasion était stupide : ce serait le premier endroit où on viendrait le chercher. Non… mieux valait rester et s’accommoder au mieux. De plus, il n’était pas seul : il y avait des tas de gens ici… des gens intéressants, différents.


Tout en déroulant ces pensées, il se faufila au travers des camarades agglutinés dans l’entrée et qui continuaient d’échanger avec Pétrin et le reste de la bande. Emergeant, difficilement, de l’attroupement – tête la première, puis jouant des épaules – il commençait de se diriger vers son lit lorsque, se retournant, il constata que Diane était également présente, au dernier rang du groupe qui s’était spontanément constitué.


Un peu plus petite que les autres, elle avait dû monter sur un lit pour mieux voir ceux qui avait franchi la porte et elle s’appuyait sur les épaules des plus grands devant elle, penchant son fin visage tantôt à droite, tantôt à gauche, et rajustant sans cesse ses lunettes bousculées par ce va-et-vient répété. Soudain, comme un animal se sentant observé, elle tourna vivement la tête dans un mouvement qui fit gracieusement onduler ses cheveux bruns et fins. Il entra ainsi dans son champ de vision. Lui, n’avait pas décroché son regard d’elle tout ce temps, presque malgré lui. Diane haussa aussitôt un timide sourcil châtain.


Puis, cessant brusquement de fixer le Ménestrel dans les yeux, elle se détourna, sauta du lit comme un chat, et réintégra le dortoir des filles tandis que ses camarades faisaient de même.



Quelques instants plus tard, assis sur son lit et adossé au mur, le Ménestrel tentait d’accorder sa lyre. L’instrument semblait froid à l’œil mais, au toucher il était tiède et doux. Il avait rapidement compris qu’en caressant une corde, on obtenait un son. Mais ce qu’il avait réussi à en tirer était loin de le satisfaire. Il avait également saisi que les sept cordes renvoyaient chacune un son différent, plus ou moins grave ou aigu en fonction de leur position sur la barre qui les maintenait. Au bout de quelques minutes supplémentaires, il se rendit compte qu’en vissant ou dévissant les petites chevilles d’ivoire qui tendaient les cordes sur cette barre transversale, il pouvait moduler les sons qu’elles produisaient.


Enfin, il parvint à obtenir une note qui lui parut agréable, une sorte de tintement argenté qui lui fit aussitôt penser à une bougie dans la nuit : l’image qui lui trottait dans la tête depuis ce matin.


Comme le rituel nocturne approchait, il rangea à regret l’instrument au chevet de son lit et se promit, pour les jours suivants, d’essayer de régler la tension des autres cordes.


Da lo kamu do la nito, te lo teneb dol cando.


Timide étant encore secouée par les événements, Pétrin désigna une autre fille, Praline, pour effectuer le rituel de verrouillage. Du côté des garçons, il demanda à Danseur de s’y coller une nouvelle fois.


La bougie éteinte, et le silence régnant, il sembla au Ménestrel que les quelques notes qu’il avait réussi à sortir de sa lyre ce soir continuaient de flotter dans l’air glacé de leur dortoir. Il s’endormit avec une mélodie simple et belle à la fois dans les oreilles. Une sorte de comptine.



Lorsqu’il tomba enfin dans le rêve, la mélodie s’accompagna d’images. Tout d’abord, celle du silence au milieu du bruit, puis celle de petites flammes dansant sur un lac, ensuite de celle de gouttes d’eau crépitantes au milieu d’un brasier, et enfin de celle d’une fille, unique, au milieu d’autres filles…


Mais cette fille, ce n’était pas Diane comme il aurait pu s’y attendre. Certes, elle lui ressemblait au début, mais son rêve s’évertuait à modifier son visage, sa taille et ses formes, la grandissant, bleuissant ses yeux et blondissant ses cheveux. Le Ménestrel eut alors le sentiment vivace qu’il connaissait cette grande fille à l’apparence fragile. Et une voix bienveillante s’éleva dans son rêve : « C’est moi… Viens… »


Comme il luttait dans son inconscient pour fermer ses oreilles aux appels envoûtants de cette voix particulièrement agréable, cette dernière cessa de parler et se mit à chanter lentement :


Esped el eärendor, Eär el espédor


Sil el lingadësa, Dol el lingalando


Deneb mélandotë, Mélan del deneba


Il reconnut aussitôt la langue comme étant du Tolgar et, curieusement, il entendit, non dans son rêve mais dans ses souvenirs, une voix douce lui expliquer ces paroles. Il était question d’une étoile dans le royaume du soleil et d’un soleil dans le royaume des étoiles, puis de l’argent dans la musique et de l’or dans la langue, et enfin de la première aimée et de l’amour de la première.


Il se réveilla en sursaut, avec un mot enfoui au plus profond de sa gorge, un mot Tolgar, un mot qui ne sortit pas de sa bouche mais qu’il ressentit dans tout son être : « Guidéa ». Et, dans le même temps, il sut ce que cela signifiait : « grande sœur ».




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10 commentaires

Leo Degal

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Il y a 5 mois

Une grande soeur dont il n'aurait pas le souvenir... Peut-être dans la Citadelle, elle aussi ? 🤔

Seb Verdier (Hooper)

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Il y a 5 mois

Qui sait ? Ne pas oublier qu'il y a quelques chapitres de cela, une voix l'appelait dans la nuit... ;)

Leo Degal

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Il y a 5 mois

Certes mais ça pourrait aussi être la voix du monstre géant qui se cache dans les profondeurs de la citadelle et qui voudrait l'attirer au dehors pour mieux le dévorer... 😏

Seb Verdier (Hooper)

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Il y a 5 mois

L'un n'exclut pas l'autre ;)

Amphitrite

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Il y a 5 mois

C'est poétique le Tolgar!

Seb Verdier (Hooper)

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Il y a 5 mois

Et notre prota est musicien... ça tombe bien ;)

Amphitrite

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Il y a 5 mois

Oui!!
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