Seb Verdier (Hooper) L’initiation du Ménestrel Un autre son de cloche

Un autre son de cloche

— Pardon ? s’écria Billy le souffle coupé. Tu parles Tolgar toi maintenant ?


— Hein ? Heu, je ne… bafouilla le Ménestrel. Juste des mots qui me sont venus. Je crois que je les ai entendus quand j’étais petit, ça voulait dire quelque chose comme « je garde la neige, vous gardez les bois ».


— C’est bien du Tolgar, lança Pétrin par-dessus son épaule, mais ça signifie plutôt « Je garde à distance l’hiver, et vous conservez la forêt ». C’est un vieux truc qu’on récitait par chez moi quand j’étais gamin, avant de se mettre à table. Je crois qu’il fallait dire « Minda » ou « Mindo » à la fin, suivant qu’on est une fille ou un gars, une sorte de « merci ».


— Hé ! mais en plus d’être un beau gosse, c’est une tronche notre bon Pétrin, hein ? répliqua alors Billy et les garçons sourirent de conserve, Pétrin le premier.



Le crépuscule commençait à envahir la forteresse et le vent avait pris des tons gémissants. Sortant du cloître, ils s’engagèrent dans un tunnel en pente douce. Une fois un peu réchauffés, Billy se tourna de nouveau vers le Ménestrel qui semblait, encore une fois, perdu dans sa bulle intérieure.


— Toi, je sens que y’a quelque chose qui te tracasse… subodora-t-il.


— Hein ? fit le Ménestrel, sortant de sa rêverie. Oh, un peu. Je repensais aux Salles de Silence…


— Ben quoi ? s’enquit le blondinet surpris que ce fut ce sujet-là qui préoccupât le Ménestrel.


— Je me demandais, reprit-il, pourquoi le Maître de la Salle de Silence portait une capuche et pourquoi ses yeux étaient bizarres.


— Ah… C’est un Sindar, répondit simplement son camarade, comme si cela expliquait tout.

— Comme Diane ? s’enquit aussitôt le Ménestrel.


— Comment ? fit Billy qui n’avait pas bien entendu car il répondait, en même temps, à l’appel d’un garçon d’une autre chambrée qui, de loin, lui avait lancé un appel : une sorte d’insulte, estima le Ménestrel.


— Je disais : comme Diane ?


— Ah, la bêcheuse ? Oups, faut pas que j’utilise ce surnom, y’a que moi qui l’appelle comme ça et je sens qu’elle aime pas ça, eh eh.


Le Ménestrel fut aussitôt ennuyé de cette réponse mais il ne sut dire si c’était parce que Billy montrait une connexion particulière avec Diane, une affinité quelconque, ou parce qu’il l’avait affublée d’un surnom qu’elle n’appréciait pas. Quoi qu’il en soit, il se fit la réflexion que, de son côté, il ne connaissait toujours pas son véritable surnom. Il reposa ensuite sa question.


— Non, pas tout à fait, répondit Billy que la discussion ne semblait pas passionner. Lui, c’est un Sindar pur jus, un vrai de vrai, comme Zingoll, qu’on verra demain. Diane est une bâtarde, je crois.


— Oh, fit le Ménestrel comme s’il venait d’avoir une révélation. Il a une langue encore plus longue alors ?


— Quoi ? s’écria son compagnon, choqué. Qu’est-ce que tu racontes ?


Confus d’avoir évoqué ce point qui devait certainement le tourmenter inconsciemment, le Ménestrel bafouilla, évoquant la longue langue serpentine de leur camarade et qu’elle leur avait tirée le jour de son arrivée.


— Non mais tu délires, répondit Billy, légèrement perturbé. Les Sindar ont une langue un peu plus longue que la nôtre oui, mais pas de beaucoup, et a peine fendue au bout, à peine.


Au bout d’un moment sans paroles pendant lequel Billy sembla fort concentré, il reprit :


— T’as peut-être eu une hallucination, certains en ont le premier jour de leur arrivée…


C’est alors que le Ménestrel repensa aux paroles de Northan : les sens pouvaient être amplifiés ou déformés avec l’effet Erikenn… Surtout le premier jour. S’était-il imaginé des choses ?


Comme il ne disait toujours rien, son camarade risqua enfin :


— Et… T’as rien senti l’autre jour ?


— Quel autre jour ? demanda le Ménestrel s’embrouillant dans ses souvenirs.


— Ben, reprit Billy un peu gêné. Quand elle t’a embrassé ?


Encore cette histoire ! A sa plus grande confusion, le Ménestrel ne put s’empêcher de rougir.


— Ah non, mais non ! commença-t-il. Ce ne... C’était pour la Ventôse… !


— Mouais, maugréa le blondinet en reniflant.


Il allait dire encore autre chose mais une cloche sonna. Le Ménestrel se figea : était-il déjà nuit ? Non, lui répondirent aussitôt ses oreilles : ce n’était pas la même cloche, pas le même son. Celui-là était plus aigu, plus pressant, comme une urgence. Et d’ailleurs, la cloche tinta de nouveau. Et encore une fois.


— Allez, tout le monde contre le mur ! beugla Pétrin qui semblait prendre les choses très au sérieux.


Ses camarades firent ce qu’il demandait, gardant leurs provisions et fournitures dans les bras. Tous ceux qui arpentaient le couloir à ce moment firent la même chose, quel que soit leur niveau, et dégagèrent le passage.


— Qu’est-ce qu’il se passe, demanda le Ménestrel, inquiet.


— Évasion en cours, répondit laconiquement la Balance.


— On va rater le chariot-repas du soir, maugréa Commode.


Au milieu des tintements de la cloche, le Ménestrel entendit un roulement de tonnerre qui semblait venir des profondeurs de la terre : des bottes qui couraient et des aboiements furieux . La Balance reprit :


— Ah… Aucune chance…


Du fond du couloir, surgit alors une meute déchaînée de grands loups argentés. La bave aux lèvres, le poil hérissé et les yeux rougeoyants, les bêtes hargneuses se ruaient furieusement en avant, hurlant, et griffant le sol de pierre pour aller plus vite. Derrière elles, des Instructeurs en robe noire et grise cavalaient en désordre, tenant maladroitement leurs canidés sauvages en laisse d’une main mal assurée. Tout en titubant grossièrement dans leur course folle derrière ces chiens de guerre exaltés, et bien que tout le monde soit déjà rangé contre les murs, ils braillèrent tout le long de leur cavalcade, comme des forcenés : « Poussez-vous ! Poussez-vous ! ». Et pour accompagner ces ordres menaçants, ils brandirent férocement, de leur main libre, de longues lances au bout desquelles flamboyait une lueur verte surnaturelle.


Au milieu du tocsin entêtant de l’invisible cloche de bronze, la horde enragée passa devant le groupe du Ménestrel dans un souffle de tempête et monta quatre à quatre les marches menant au niveau supérieur.


— S’ils ont lâché les loups blancs, observa Billy, ce doit être une évasion par la porte principale.


— Les pauvres, laissa tomber Commode d’un ton lourd de signification. Ils iront pas loin. Ces bêtes sont pas normales : elles peuvent courir des jours entiers sans se fatiguer. Leurs maîtres aussi sont comme possédés quand ils sont en chasse, ils ne prennent aucun repos.


— On dit, reprit Billy, que c’est un Mage qui les enchante pour qu’ils aillent au bout de leur mission à n’importe quel prix, quitte à crever d’épuisement.


— Aucune chance… répéta la Balance.


Au bout d’un instant, la clocha cessa de sonner. C’était la fin de l’alerte, chacun pouvait de nouveau vaquer à ses occupations.


Lorsqu’ils se remirent en marche dans les couloirs gelés, Pétrin formula enfin tout haut ce que les autres pensaient tout bas :


— J’espère que c’est personne de chez nous…


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6 commentaires

Anthony Dabsal

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Il y a 5 mois

J’aime toujours autant ta plume, c’est toujours autant prenant. Simplement, ce chapitre m’a laissé un sentiment d’un peu en dessous. (Rien de grave). J’ai trouvé que le rythme était un peu inégal, parfois rushé dans les moments de tensions (cloche, loup) et les pauses réflexives ont peut-être aussi accentué ce sentiment. Je sais que ça fait partie de ton univers, mais peut-être que les personnages sont aussi un peu trop détendu (comme lors de l’évasion face aux loups). Toutefois, j’ai bien aimé l’apport de connaissances sur la linguistique de ton univers. Continue comme ça. Bonne chance :-D

Seb Verdier (Hooper)

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Il y a 5 mois

Merci pour ce commentaire fort intéressant ! Tu as certainement raison sur le rythme de ce chapitre et je vais sans doute revoir le découpage. Encore merci !

Amphitrite

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Il y a 5 mois

— Yota colandé alo vontigo ; to kotino colandé na largo... Je suis retournée chercher la phrase, j'étais très loin de la traduction! Tu t'es inspiré du roumain/portugais/espéranto?

Seb Verdier (Hooper)

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Il y a 5 mois

C'est un mélange de bas latin et de vieux norrois... ;) assaisonné d'une pincée d'imagination puisée essentielleme,t dans la sonorité des syllabes. Néanmoins, il y a un (petit) lexique derrière tout ça, une (sorte de) syntaxe et même une (amorce de) conjugaison derrière tout cela... Ce sera plus frappant dans le prochain chapitre avec une petite poésie dans cette langue... ;)

Amphitrite

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Il y a 5 mois

J'adore! Tu nous fais ton George R.R. Martin.
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