Seb Verdier (Hooper) L’initiation du Ménestrel Traitements

Traitements

Toute la troupe se figea.


Le cri – qui paraissait humain au départ – se transforma ensuite en une longue plainte ténébreuse et saccadée qui se perdit ensuite en échos désespérés.


— C’était quoi ça ? parvint enfin à articuler le Ménestrel, médusé par ce hurlement abominable.


— Je sais pas, lui répondit un camarade à côté de lui. Mais t’inquiète pas… Y’en a comme ça, de temps en temps. Ça vient d’en dessous.


— C’est les recalés, lança Mie de Pain derrière lui.


Comme plusieurs voix montèrent pour dire que c’était de la légende de dortoir et qu’il s’agissait plutôt du vent qui s’engouffrait dans les galeries, le Ménestrel se raccrocha à cette seconde option.



Pétrin remit ensuite rapidement de l’ordre dans les esprits et répartit les rôles à chacun – bien s’il semblât au Ménestrel que ce fût les mêmes à chaque fois.


Les plus grands entreprirent alors de piocher la muraille, ce qui fit s’écrouler de lourds rochers que des camarades de plus petite taille, comme Billy, évacuèrent rapidement vers l’arrière en les faisant rouler. Là, des gars habiles à manier les longs marteaux les éclataient ensuite à coup de masse en prenant garde de ne pas écraser les mains de ceux qui les avaient faits rouler jusqu’à eux. D’autres ensuite, les plus costauds, ramassaient avec des pelles les roches qui résultaient de ces brisures et les chargeaient dans des wagonnets. Les filles, de leur côté, s’activaient avec de plus petites pelles à ramasser les scories pour les mettre également dans les wagonnets, ou poussaient ces mêmes chariots le long d’une pente douce jusqu’à une salle un peu à l’écart.


Le Ménestrel fut désigné pour pousser les chariots. Avec l’aide d’une jeune fille – la Timide, lui dit-elle s’appeler lorsqu’il lui demanda son nom – il s’arc-bouta sur le wagonnet et entreprit de le faire rouler jusqu’à la salle de tri. A chaque inspiration, il bénissait la Ventôse qui avait élargi son souffle et lui permettait d’accomplir les efforts qu’on exigeait de lui. À côté de lui, Timide maugréait davantage contre les peines qu’on leur infligeait, et qu’ils n’avaient jamais demandées.



Quelques dizaines de mètres plus loin, ils parvinrent à la Salle de Tri. Le Ménestrel avait déjà les mains toutes noires et son dos commençait légèrement à le faire souffrir mais il oublia rapidement ces petits soucis en assistant à l’étrange spectacle qui se déroulait dans cette salle.


Perché sur un tabouret, la Balance dirigeait les opérations à la lumière de quatre lanternes vacillantes. Il fit tout d’abord renverser au sol le contenu des chariots par les plus grands et les plus forts de la chambrée : Millo (qui avait fini sa pénitence) et un autre, que le Ménestrel ne connaissait pas encore. Puis, la Balance annonça – apparemment au jugé – un poids, qu’il reporta sur une sorte de registre. Plusieurs filles, dont Diane, se penchèrent ensuite sur le tas de roches et les analysèrent, accroupies, de petits outils dorés à la main afin d’éclater les plus gros morceaux, et une lorgnette grossissante rivée à un œil.


Lorsqu’elles jugeaient qu’un éclat était susceptible de se transformer en gemme (par un procédé de fusion connu des Mages seuls) elles levaient la main et la Balance s’approchait, leur tendant un sac de jute dans lequel elles jetaient la rocaille. A la première pierre (que trouva Diane), la Balance annonça aussitôt un poids, sans autre instrument que son jugement, et, par la suite, à chaque nouvel éclat de roche jeté dans le sac, il annonçait le poids cumulé : « 20 grammes, 45 grammes, 57 grammes »…


Quand le tri fut terminé, la Balance nota le total sur le registre. Alors, les trieuses se reposèrent un peu et l’on fit recharger les débris restants dans le wagonnet par les mêmes qui l’avaient renversé, tout juste avant qu’un autre chariot n’arrive, poussé par Mie de Pain et une autre fille. Le Ménestrel reprit ensuite la poussée de son wagonnet avec Timide, jusqu’à une faille où Pétrin et une autre personne les attendaient. Ces deux-là se chargèrent de faire basculer les rebuts dans la faille. Ce travail semblait le plus dangereux de tous car le sol près de la faille était fissuré et pouvait lâcher à tout moment. Il fallait aussi une grande force pour ne pas lâcher le chariot lorsqu’il se renversait au-dessus du vide.



Au second voyage à la Salle de Tri, se retrouvant près de Diane qui venait de finir ses analyses et se reposait en attendant le chargement suivant, le Ménestrel trouva suffisamment de courage pour lui lancer :


— Merci au fait ! Tu m’as sauvé la vie tout à l’heure.


— Mmh ? fit-elle, comme si elle sortait de ses pensées. Ah oui… Heureuse que ça ait fonctionné.


— T’étais pas sûre ? demanda-t-il, un peu inquiet de sa réponse.


— On ne peut jamais être sûr de rien, répondit-elle comme si c’était une évidence. Maître Zingoll dit qu’il faut toujours douter, c’est plus sage. Tu ne crois pas ?


— Oui, sûrement, enfin je veux dire sans doute… bafouilla le Ménestrel.


— Ceci dit… il va falloir que t’apprennes à faire tes potions… Je ne referai pas cela à chaque fois, tu comprends, j’espère ? lui demanda-t-elle avec un sourire mutin.


Le Ménestrel acquiesça : oui, bien sûr, c’était normal, absolument…


Et tandis que Diane remettait gracieusement, derrière son oreille en pointe, une mèche de ses fins cheveux bruns, du fond de son petit cœur de Ménestrel monta une voix qui trépignait d’exprimer tout le contraire de ce qu’il venait dire.



Vers la fin de la journée, la Ventôse commença à faire de moins en moins effet. Le Ménestrel trouva alors chaque mouvement pénible, le souffle lui manquant, ses poumons le brûlant.

Les autres aussi semblaient en difficulté. Danseur transpirait. Même Pétrin semblait exténué. Mie de Pain ne bougeait plus depuis plusieurs minutes et d’autres camarades le soutenaient.


Une cloche sonna. Deux coups.


Pétrin ordonna alors de ranger l’équipement et de mettre les voiles.


Une fois dans la cage de bois qu’un système complexe de contrepoids permettait de faire remonter, le Ménestrel eut un malaise et se cramponna aux barreaux.


Tassé à côté de lui, la Balance lui lâcha dans les oreilles : « Alors ? Tu trouves toujours qu’on est si bien traités que ça ? »


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10 commentaires

Origami

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Il y a 6 mois

Je me demande ce qu'il va se passer quand il aurait dessoulé la Ventôse ^^
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