Fyctia
1. Douce Mélodie
Un air de Chopin emplissait la pièce de sa douce mélodie, fragiles notes rebondissant sur les parois de l’immense appartement aux vitres transparentes, idéales pour laisser la lumière rentrer et éclairer avec subtilité le bois de l’instrument. Cachée dans l’ombre d’un paravent ancien qu’elle avait acheté sur un coup de tête — sa passion pour les objets antiques ne fléchissait pas avec les années, Amber parcourait de ses jolis yeux gris la partition qui s’étalait sur le présentoir en fer forgé, devant elle. Même si la jeune femme connaissait les Préludes par cœur, après des années de pratiques rigoureuses qui lui avaient valu plusieurs cales au niveau de ses doigts pourtant délicats, Amber continuait de se poster derrière le pupitre, à lire avec une attention plus que religieuse les notes décrites sur le morceau de papier. Amber aimait cet exercice : l’impression de contrôle rendait ses gestes plus fluides, plus naturels, plus précis. Cela lui donnait un endroit où poser ses yeux lors des moments d’angoisses et de paniques intenses, durant des répétitions, ou quand le public la terrifiait sans aucune raison.
Pour parfaire ce spectacle, la lumière descendante du jour engloutissait la ville de New York et ses hauts buildings, sur lesquels elle se plaisait à ricocher avant de s’engouffrer dans le loft d’Amber. La jolie violoniste, si concentrée sur l’instrument de bois verni, oubliait la notion du temps, et ne manqua pas de sursauter légèrement lorsque l’horloge sonna dix-neuf heures. Elle déglutit, et reposa le violon, ses membres tremblant un peu au gré de l’adrénaline qui montait lentement, mais indéniablement dans ses veines. Sans rien ajouter, la jeune femme attrapa son petit sac, accroché près de l’entrée, ses clés, son violon qu’elle avait soigneusement rangé dans son étui avec ses partitions, puis claqua la porte derrière elle avant de dévaler les escaliers pour rejoindre la chaussée.
Si le trafic était dense, cela n’angoissait nullement Amber, qui repoussa ses longs cheveux blonds en arrière pour que le vent ne souffle pas dedans et ne lui brouille la vue, puis s’avança d’un bon pas le long de l’avenue. Le théâtre ne se trouvait qu’à quelques rues de chez elle, et même s’il aurait été plus confortable de s’y rendre en voiture, Amber ne pouvait prendre le risque d’être en retard, sous peine d’être sévèrement réprimandée par le directeur de l’orchestre. Intérieurement, la jeune femme pesta. Elle haïssait M. Vanderhoot depuis la première fois qu’il avait posé les yeux sur elle et esquissé un mince sourire qui en disait long sur ses intentions – et ses pensées. Depuis deux ans qu’Amber travaillait dans l’orchestre, du haut de ses vingt-six ans, la jeune femme n’avait jamais répondu aux avances de Vanderhoot ni émis un seul mouvement d’humeur envers lui. Hors de question de perdre une place qu’elle avait mis des années à obtenir, aux prix de sacrifices douloureux et regrettables, pour certains.
Mais cette nuit, encore moins que les autres, Amber ne pouvait se permettre la moindre absence, le moindre retard, la moindre erreur. Perfectionniste jusqu’au bout des ongles, déterminée et tenace, une unique motivation guidait ses pas vers le théâtre pour cette nuit : le grand soir arrivait pour elle. L’heure de donner une chance à ses désirs les plus profonds et les plus secrets.
Quand elle atteignit le théâtre une demi-heure plus tard, la foule se pressait déjà quelque peu devant l’ouverture. Mal à l’aise parmi tant de personnes, Amber préféra faire un détour afin de passer par l’arrière, par l’entrée des artistes. À cette heure-ci, les loges bondées des musiciens s’affairaient dans un tourbillon instrumental, de chant, de costumes et de couleur. Dans cet orchestre déjà entièrement vêtu de blanc et de noir, Amber détonnait avec sa petite robe bleue. À peine était-elle rentrée dans la plus grande des loges qu’un homme mince aux longs doigts sales et au sourire tordu sur son visage pâle et ridé s’approcha d’elle d’un pas décidé et ferme, une expression hautaine et pincée sur ses traits brouillés. Instinctivement, Amber se raidit, et referma son poing comme pour se rassurer et se protéger. M. Vanderhoot paraissait encore plus mécontent qu’à son habitude.
— Mademoiselle Black, nous ne vous attendions plus !
Amber grimaça, prétendant ne pas l’avoir entendu. La jeune femme voulut le doubler et l’ignorer, mais l’individu ne lui donna pas l’occasion ; sa main ornée d’ongles longs et sales se rabattit sur le bras mince et à la peau crémeuse de la jolie violoniste, et exerça une pression si intense qu’un cri manqua de s’échapper de la gorge d’Amber. Malgré l’humiliation et quelques larmes qui perlaient au coin de ses yeux à cause de la douleur, Amber resta stoïque, sa fierté battant contre sa poitrine. Elle lui lança un regard de pure haine, et le sourire tordu de M. Vanderhoot s’élargit sur sa figure émaciée.
— Ne me dévisage pas avec ces yeux effrontés, ma douce. N’oublie pas que je tiens ton avenir entre mes doigts…
— Je dois me changer avant le début du concert, répliqua-t-elle avec raideur, le visage fermé.
La rébellion ne faisait pas partie du tempérament d’Amber ; du moins, c’était ce que tout le monde songeait, et cela lui convenait à merveille. Inutile de créer des vagues si cela n’était pas nécessaire… Cependant, les œillades appuyées et indiscrètes du directeur d’orchestre — jusqu’à dans les coulisses pendant leurs représentations — ne cessaient de la suivre où qu’elle aille, et l’esprit d’Amber se révoltait un peu plus chaque jour, excitant la haine qui rongeait son estomac depuis des années. Que n’aurait-elle pas donné pour la laisser exploser au visage de Vanderhoot, brûler ses traits émaciés et cireux et arracher ses cheveux gras à la couleur de suie… mais non. Amber ne pouvait se permettre la moindre incartade.
Pas après tous les sacrifices qu’elle avait accomplis dans l’unique but de se venger de son passé.
Ses mains se crispèrent pendant qu’elle revêtait le chemisier blanc légèrement transparent apporté par les costumières du théâtre. Son souffle se coupait régulièrement, ses doigts tremblaient de nervosité tandis qu’elle nattait sa longue et épaisse tignasse blonde. La rumeur des conversations lui parvenait depuis la rue, grâce à la fenêtre entrouverte pour annihiler la chaleur. D’ici, les lumières dansantes de la ville de New York l’aveuglaient, et les mélodies se mélangeaient dans sa tête en une symphonie assourdissante, mais qui faisait battre son cœur plus vite qu’elle ne l’aurait jamais cru.
« Calme-toi… »
Amber avait pourtant survécu à des milliers de soirs comme celui-ci, à des angoisses encore plus dévorantes et à des pressions plus intenses encore, mais jamais à une peur aussi sourde et profonde. Le reste de son avenir dépendait de la réussite de cette soirée.
Parce que, cette nuit, Alessandro Roswen serait dans la salle endormie par les musiques harmonieuses, ses yeux d’émeraude aux reflets de saphir braqués sur elle.
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Sand Canavaggia
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Camille Jobert
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