RedPhoenix Les Sanglots Longs des Violons 2 - Douce Mélodie

2 - Douce Mélodie

L’obscurité la plus totale avait envahi la salle. Confortablement installé sur son siège, l’homme aux épais cheveux d’ébène et à la carrure d’athlète regrettait déjà son verre de scotch, laissé à moitié plein au bar du théâtre lorsque les hôtes d’accueil étaient venus lui annoncer le début du concert. Alessandro déglutit, et ses yeux se fermèrent un moment ; le noir complet l’endormait et lui donnait des envies de somnolences. S’il pouvait s’échapper un seul instant de la réalité pour se fondre dans les rêves bienfaisants où ses démons n’arrivaient pas encore à le suivre, le jeune entrepreneur ne voulait pas manquer cette occasion.

Un univers psychédélique, sans formes et sans mesure embrumait déjà son esprit, et la tête lui tournait lorsqu’une main aux ongles parfaitement manucurée d’un rouge éclatant s’enroula autour de ses doigts avec une poigne insoupçonnée. Il rouvrit subitement les yeux et vrilla ses pupilles d’émeraude sur la femme à l’épaisse chevelure qui l’accompagnait ce soir-là. D’ordinaire, Alessandro ne laissait jamais une de ses nombreuses conquêtes la suivre dans les événements mondains comme celui-ci, mais cette fois-ci, il n’avait pas pu le refuser à Sandra. La jolie brune avait lourdement insisté, avec ce sourire charmeur qui lui permettait d’obtenir tout ce qu’elle désirait, y compris l’approbation d’Alessandro. Dès lors, impossible pour le patron de Classic Heartbeat Records de lui interdire cette petite faveur, encore enivré par la chaleur de ses bras et le souvenir de leur nuit torride.

Maintenant que l’euphorie et l’extase étaient retombées, Alessandro regrettait fermement de lui avoir offert le privilège de l’accompagner pour cette représentation. Le jeune homme aurait bien mis cela sur le compte du travail — après tout, ce loup aux longues dents était sans cesse à la recherche de nouvelles pépites à découvrir — mais son âme ne pouvait dissimuler à son esprit la véritable raison de sa présence ce soir.

Amber Black. L’opportunité d’enfin approcher la jolie femme à la chevelure blonde, la virtuose du violon au sourire parfait emplissait le cœur d’Alessandro d’un enthousiasme aussi débordant qu’inexplicable. Depuis des mois qu’il la contemplait en secret dans ce petit bar à côté du théâtre, la frôler encore un peu plus, se tenir à quelques mètres seulement d’elle lui procurait une joie intense, indescriptible, et qui aurait peut-être pu s’accroître si Sandra n’avait pas été assise dans l’ombre à côté de lui.

Cette réflexion traversa l’esprit d’Alessandro tel un éclair fulgurant tandis que sa compagne se penchait vers lui, et lui chuchotait d’une voix sensuelle :

— Est-ce que tu te languis déjà de mon corps ? Je croyais pourtant que tu l’avais assez parcouru de tes lèvres, hier soir…

Alessandro ne réagit pas, mais ses pensées, impulsées sous l’ordre masqué de Sandra, se dirigèrent vers la nuit dernière, au gré des milles sévices qu’il avait fait subir à ses courbes et des gémissements de satisfaction qu’elle n’avait pu retenir.

Il s’apprêtait à lui répondre, amusé par ce petit jeu, lorsqu’une salve d’applaudissements retentit et l’arracha à ses souvenirs pervers pour vriller son regard sur la frêle jeune femme qui le dominait sur la scène, à un ou deux mètres de lui. Sa radieuse blondeur irradiait dans la salle de spectacle, et Alessandro ne pouvait imaginer un moment qu’un seul des hommes présents ce soir ne soit pas sous le charme de la jolie violoniste.

La lumière éclaira le visage d’Amber tandis que le souffle de Sandra disparaissait peu à peu de sa mémoire et de sa sensibilité pour se rassasier de l’image de belle instrumentiste. Soudain, le silence envahit le théâtre, et la jeune femme saisit son instrument en bois lustré avant d’y appuyer sa tête avec la grâce la plus délicate du monde. Hypnotisé, happé par la splendeur de ses traits et l’intensité de ses deux magnifiques prunelles grises, Alessandro retint difficilement un soupir d’envie et de soulagement. Pour la première fois depuis des mois, il se trouvait si près d’elle qu’il pouvait presque respirer son parfum qui évoquait une légère combinaison de muguet et de groseille. Pour ne rien gâcher de cette merveilleuse et ravissante apparition, le chemisier blanc qu’elle portait, avec ce décolleté assez profond pour dévoiler subtilement sa poitrine sans aucune obscénité laissait transparaître ses courbes mélodieuses à la lueur des puissants projecteurs.

Enfin, elle leva son archet, et les applaudissements qu’Alessandro n’avait même pas entendus cessèrent pour laisser place aux premières notes de Chopin, rapidement suivies par le son délicat du piano, et en une seconde, une harmonie magnifique, aux accents intenses et graves emplissait la tête et le cœur d’Alessandro qui oublia tout l’univers autour de lui, Sandra y compris. Plus rien ne comptait que les sourcils légèrement froncés d’Amber, et ce petit air renfrogné sur son visage. Les muscles de ses bras minces, contractés, fascinaient Alessandro, et le jeune homme déglutit pour se donner le courage de la contempler encore un peu plus.

Le concert symphonique se déroule beaucoup trop vite à son goût, mais lorsque les lumières se rallumèrent, il constata — non sans une certaine joie — que Sandra était partie. Quand avait-elle quitté la salle ? Alessandro, trop concentré sur l’expression tendue et adorable d’Amber n’y avait pas accordé la moindre attention. Tandis que les autres spectateurs se dressaient autour de lui, prêt à rejoindre le bar du théâtre où tous les mondains se pressaient pour profiter d’un verre de whiskey, Alessandro demeura sur son fauteuil, comme collé. Les yeux rivés sur la scène où la jeune femme se tenait un instant plus tôt, son esprit tentait tant bien que mal de se ressaisir.

Lentement, il parvint enfin à s’arracher de sa contemplation silencieuse, le cœur étrangement en paix – et à la fois obscurcit par une faute incurable, vorace, qui le consommait à petit feu ; ce brasier brûlant au fond de son thorax allait finir par enflammer son essence avant de la réduire en lambeaux noircis par la peine, la rage et la culpabilité du survivant.

Les yeux gris de la jolie blonde le hantèrent une dernière fois, et sa poitrine se contracta, désespéré de devoir abandonner une aussi belle fleur sans jamais avoir pu la sentir et la serrer contre son âme, condamné à garder l’apparence d’une bête pour l’éternité. Plus les années s’écoulaient dans les fissures de son être, et plus Alessandro perdait tout espoir d’échapper à cette malédiction.

Car en réalité, qui pourrait un jour aimer une bête ?

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16 commentaires

Sand Canavaggia

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Il y a 6 ans

Un délicat clin d'œil à... enfin je ne citerai pas. Au-delà il y a la fragilité, l'ambiance feutrée d'un concert classique et le dialogue intérieur d'un Alessandro perturbé qui ne pourra pas s'arrêter à la simple contemplation... Une Amber qui apparaît telle un voile translucide dont on percevrait chaque forme mais irréelle...Finalement c'est pour lui la beauté inatteignable, le fruit défendu mais on sait ce qu'il est arrivé alors transposé à l'histoire j'imagine la suite...

Kalehu

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Il y a 6 ans

La fin me fait penser à une revisite de "la Belle et le Bête" et me fait penser à la sage "Orion" de Battista Tarantini également. Je me demande bien ce qu'il cache ;)

RedPhoenix

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Il y a 6 ans

Oui c'est vrai, il aurait été peut être plus intéressant de décrire la salle de concert, mais je voulais vraiment ancrer Alessandro dans l'esprit du lecteur. J'en ai oublié le reste visiblement ^^' Pour le côté fantastique, je ne dirais rien dessus, je te laisse découvrir par toi même ^^' en tout cas je note que la longueur de mes phrases peut prêter à confusion et induire en erreur ! En tout cas je suis ravie de voir que ta curiosité est piquée, j'espère que la suite saura y répondre :)

Lollly

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Il y a 6 ans

J'ai du relire plusieurs fois le dernier paragraphe. Je me suis dit : "oh ! un récit tourné fantastique, cool" mais en le relisant encore je ne suis pas sûre que ce soit le cas en fait. Tes phrases sont très poétiques mais attention à ce qu'elles ne deviennent pas trop complexes à décrypter ;-) En tout cas, j'adore comment tu nous parsème par-ci par-là des petits indices. Comme le chapitre précédent, où elle parlait de vengeance, ici tu nous parles de culpabilité... Que s'est-il vraiment passé entre ces deux inconnus qui ont l'air d'avoir tous deux très envie de se connaitre ? Tu titilles à fond ma curiosité je dois dire ;-) Ce que j'aime beaucoup aussi c'est que ton texte a un petit côté conte de fée, grâce à toutes les expressions imagées ("loup aux dents longues...") et encore plus avec le coup de la "bête" à la fin ! Sinon, si je peux te donner un conseil, attention à ne pas alourdir tes phrases avec trop d'adjectifs (par exemple : "sa radieuse blondeur irradiait"). Aussi, tu nous fais souvent des "zooms" sur des angles spécifiques (par exemple : une main aux ongles rouge, les cheveux d'Alessandro...). N'hésite pas à dézoomer un peu pour nous donner plus à voir l'arrière plan, tu décris très peu le décor, les lieux. Pourtant, je pense que dans une salle de concert il doit y avoir une jolie description à faire ;-)

RedPhoenix

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Il y a 6 ans

J'espère parvenir à les tenir ! ^^'

Frédéric P.DIJOL

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Il y a 6 ans

Un début plein de promesses !

RedPhoenix

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Il y a 6 ans

Merci beaucoup d'avoir attirée mon attention sur cette faute, je la modifierais lors de la réécriture !

MICHEL DELARCHE

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Il y a 6 ans

Les histoires récentes de harcèlement mettant en cause des chefs d'orchestre célèbres trouvent ici un écho. Syntaxe à revoir: "le souffle de Sandra ... pour se rassasier " cette construction implique que "le souffle" soit le sujet de "se rassassier".

RedPhoenix

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Il y a 6 ans

Merci beaucoup pour cette pluie de compliments, j'en suis très touchée ! Alessandro et Amber te disent également merci d'être attardée sur leur histoire, j'espère que les surprises qu'ils te réservent encore seront à la hauteur de ton gentil retour ! ^^'

Hedgye

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Il y a 6 ans

Wow quel talent ! Quelle beauté dans tes phrases, je suis abasourdie, bouche bée d'un tel art ! Vraiment je trouve ça très beau. L'histoire me fait penser à la belle et la bête inévitablement. Mais j'ai envie d'en savoir plus, surtout comment la situation angoissante va apparaître ! En tout cas c'est une très belle entrée en la matière, un milieu de la musique que j'affectionne encore plus. Je trouve qu'il y a une beauté distincte quand tu oses écrire sur la musique ! Bravo !
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