Fyctia
Courir
Erios
Je m’étale par terre, une douleur sourde emplit mon corps. J’ai mal. Si mal. Je lutte contre les larmes tandis que le choc lui, ne m’envahit plus vraiment, la violence n’est pas nouvelle.
Pourtant ce soir, elle me frappe différemment. Je me relève et la regarde.
Son regard me traverse le corps comme le ferait un couteau.
C’était la fois de trop, je crois que ça y est elle m’a perdu. Alors que je ne sais même pas comment elle a fait pour m’avoir.
— Je te hais, Alice.
“Je t’aime, Alice“ lui disais-je enfant, en pensant calmer ses crises de nerfs.
Je me relève. Je ne dis rien de plus. Elle m’a appris à me taire.
Je marche vers l’entrée et elle reste immobile.
Je sors enfin de cette maison maudite, claquant la porte, et en espérant que c’était la dernière fois que j’y mettais les pieds.
Je m’efforce de courir le plus loin possible d’ici, peu importe si ma cheville me fait mal suite à la ma chute. Je m’acharne comme si mes jambes pouvaient m’éloigner de ce cauchemar, m’éloigner de la douleur que tout ça me procure. Comme si la brûlure qui s’installe dans mes poumons pouvait remplacer celle qui consume mon cœur. J’ai toujours beaucoup couru : couru pour chercher mon père, mon frère aussi. Couru pour fuir ma mère, éviter les objets qu’elle me jetait dessus. Couru pour oublier cette vie,mon frère, mes yeux. Courru pour me donner l'impression d'avoir le controle, peu importe que cela soit seulement sur des kilomètres et des minutes.
Cependant je n’ai jamais su si j’aimais ou si je haïssais courir. J’avais la sensation d’être libre mais en même temps de fuir la seule chose qui existait en moi : la douleur. Quand je courais, je me sentais vide. Un vieaussi dévornt qu'apaisant. Je n’ai jamais vraiment su si je préférais le vide à la souffrance.
Qu'importe ce soir je n’arrive pas à atteindre le vide. Au contraire, la douleur s’amplifie autant dans mon corps que dans mon âme. Ça me donne envie de pleurer. Mais l’arrêt de bus finit par apparaître et mes jambes s’y stoppent d’elles-mêmes. D’habitude j’aurais fait quelques allers-retours de plus pour retrouver le vide, cependant ce soir je sais que je n’y parviendrai pas. J’essaie donc de reprendre mon souffle, mais c’est laborieux. Aujourd’hui l’air est lourd et les éclairs semblent prêts à fendre le ciel. Ce ne sont pourtant que les derniers jours de mai. Les minutes passent. Je me dis que plus aucun bus ne doit passer à cette heure-ci. Mais je ne veux pas rentrer. Alors je m’assieds et j’attends.
J’attends que le temps défile. J’attends, immobile, une solution. Un changement dans cette vie où je ne fais qu’exister. Et des phares brûlent soudain mes pupilles déformées. Le bus 336. Je ne crois pas l’avoir déjà pris. Un changement. Alors je monte et salue le conducteur. Je ne sais pas où je vais. Mais je sais ce que j’aimerais voir.
-Quel arrêt me conseillez-vous pour regarder les étoiles?
Il semble quelque peu surpris par ma question incongrue, puis il sourit presque, fatigué, et me dit de sa voix grave:
-La colline est un bel endroit, je vous ferai signe.
J’acquiesce dans un sourire et vais m’asseoir un peu plus loin. C’est parfait, exactement ce que j’aime : laisser les autres décider pour moi. Inconnus ou pas, il vaut mieux ça que choisir par moi-même.
-Les monstres n’ont pas à choisir où ils vont, Erios. Tu restes avec ta mère et je pars avec ton frère, fin de la discussion, dit mon père.
-Mais…
-Les monstres ne décident pas, ils se taisent et se cachent !
-Tu es un monstre mais je veux bien te garder si c’est ton papa qui le veut, rebondit maman.
Leurs voix résonnent dans ma tête une énième fois. C’est peut-être simplement leurs mots qui m’ont retiré le droit de décider ? Je cherche à faire taire ces pensées en observant les choses autour de moi. J’observe le chauffeur concentré sur la route. Quel genre de vie mène-t-il, lui, pour avoir un regard si éteint ? Pour conduire un bus à deux heures du matin ? Il a dû me trouver bien étrange avec mes lunettes de soleil en pleine nuit et mes questions. Mal à l’aise, je détourne le regard. Mes yeux se posent sur le siège en face de moi. Ce qui semble être un numéro de téléphone y est inscrit au blanco. Je trouve ça plutôt amusant, bien qu’un peu irrespectueux pour ce chauffeur ayant l’air déjà assez épuisé par la vie. Pourtant je ne peux m’empêcher de fixer ces chiffres. Une idée me vient ; j’ai toujours laissé les gens décider pour moi mais rarement le hasard. Bien que cela inclut aussi une personne, pourquoi ne pas laisser un coup de téléphone décider ?
-Vous pouvez descendre ici si vous le voulez, bien qu’avec tous ces nuages je ne sois pas sûr que vous voyiez grand-chose, lance le chauffeur, m’éjectant de mes pensées naissantes.
-Merci beaucoup ! Passez une belle… hum… nuit ?
Il me remercie, je descends et le bus s’éloigne, emportant avec lui le regard triste de cet homme. Je marche un peu, me laissant porter par mes jambes, l’esprit trop embrumé pour avoir conscience d’où je me rends. Je finis par trouver la fameuse colline et m’assois contre un arbre. La vue donne sur les lumières de la ville, c’est magnifique. Je m’allonge sur le dos pour observer les étoiles comme je l’avais prévu, seulement le chauffeur de bus avait raison. Les nuages sont bien trop nombreux pour apercevoir les objets de ma passion. De toute façon, j’aurais tout de même eu du mal à bien les voir, ma vision n’étant pas aussi compétente que celle des autres. Encore un des points qui font de moi un monstre. Déçu, je me rassois, les lumières de la ville, c’est bien aussi. Je devrais revenir ici, avec un télescope, vivement le jour où j’en aurai un. C’est bien l’une des seules choses que je souhaite. Je n’ai pas compté les arrêts de bus qui ont été faits sur le chemin. J’aurais dû, mais j’étais trop occupé à penser ou à noter ce numéro de téléphone sur le mien.
Ce soir un choix important – peut-être trop – s’impose à moi. Il est clair que cela s’avère compliqué et douloureux de rentrer chez moi. Mais elle est malade, et ces foutus liens du sang me font ressentir de la pitié pour elle. De la pitié et de l’amour.
Je hais choisir, alors voilà: je vais appeler ce numéro. Si la personne répond, je pars, je quitte ma mère, aussi difficile que ce sera, je partirai pour de bon. Si elle ne répond pas, je reste et continue à endurer comme je l’ai fait jusqu’à aujourd’hui. Au fond de moi, je sais déjà que je vais rester. Je reste toujours. C’est peut-être pour cela que j’ai associé cela à l’issue que l’on raccroche. Personne ne décrocherait à presque 2 h du matin, à un numéro inconnu de plus. Mais c’est comme si je me laissais une petite chance de me sortir d’ici. Une solution. Un petit changement. Si la personne répond, je me promets de partir pour de bon. J’appelle le numéro, confiant que cela n’arrivera pas, cependant au bout du deuxième bip une voix retentit :
-Allô ?
17 commentaires
rox
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Il y a 4 mois
Eli_joy
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Il y a 4 mois
Aline Puricelli
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Il y a 4 mois
Eli_joy
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Il y a 4 mois