Fyctia
Chapitre 2 - La solitude -Emma
Chacun d’entre-nous sera confronté, à un moment de sa vie, à la solitude. Une plaisanterie gênante, une humiliation, une rupture ou encore un deuil difficile. Qu’elle soit seulement de passage ou bien ancrée, la solitude est, bien souvent, un passage redouté.
Pourquoi ?
Parce que le partage est l’essence même d’une vie épanouie, et parce que se retrouver seul n’est pas chose aisée. Affronter ses peurs et se donner du courage alors qu’on en manque cruellement, ou encore ne trouver personne à qui confier ses doutes et ses secrets est un exercice terrible.
Oui, la solitude offre mille raisons pour l’appréhender. Mais, pour les plus chanceux d’entre-nous, la solitude est une vieille amie qu’ils saluent de la main en savourant pleinement ce moment de détente, d’introspection et de questionnement.
Que faut-il pour en arriver-là ?
Ma foi, je dirais simplement qu’il suffit d’être droit dans ses bottes.
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Emma
Pour la première fois depuis longtemps, Emma dérogea à son strict emploi du temps. Après sa brève conversation avec son amie de l’époque, elle ne put finir ses tâches quotidiennes comme si rien ne s’était passé. Trop bousculée, elle rentra chez elle, emplie de doutes, d’incertitudes et d’hypothèses.
Les « si » fusaient dans son esprit agité, à tel point que ses souvenirs avaient fait la rétrospective pour elle. Ce jour-là, Emma ne rangea pas ses courses et laissa fondre les glaces. Au lieu de quoi, elle prit son iPad et fit une chose qu’elle ne pensait plus jamais faire. Elle réactiva ses réseaux sociaux et se mit à fouiner sur la vie de ses anciennes connaissances.
Comme elle, avaient-elles tout abandonné par amour ? Ou au contraire, avait-on tout abandonné pour elles et leur carrière ? Avaient-elles réussi à braver le patriarcat pour se faire une place ? Étaient-elles devenues les reines de la finance ou simple mère au foyer ? Étaient-elles heureuses ? Tant de questions l’assaillaient. Il fallait qu’elle sache ce qu’ils étaient tous devenus.
Au fond, Emma avait besoin d’être rassurée. Elle avait besoin de croire qu’elle avait le bon choix. Et même si la curiosité lui brûlait les doigts, Emma n’aurait jamais pu penser un seul instant que, cachée derrière un écran, elle serait susceptible de ranimer un feu éteint. Car les profils passaient, un à un, mais Emma ne s’attardait jamais. De simples connaissances, elle n’en avait que faire. Elle voulait du concret, des anciens amis, des anciens amours. Et lorsque le visage connu d’un homme tomba dans ses suggestions de recherche, Emma ne réfléchit pas aux conséquences et n’hésita pas à cliquer dessus pour en savoir davantage.
Seule dans ce grand appartement, Emma n’avait pas à cacher ses réactions ni à craindre d’être surprise. Elle se mit alors à sourire à pleines dents, comme elle ne l’avait plus fait depuis longtemps en savourant un cœur battant un peu trop rapidement. Elle observa une à une les photos de cet homme et s’amusa à repérer les changements que les années avaient opérés sur ce visage. Elle ne fut pas surprise de découvrir qu’elle aimait ce qu’elle voyait et ce qu’elle ressentait, et n’éprouvait aucune culpabilité à ranimer de tels sentiments. Car tomber sur ce profil lui fit perdre dix ans en une minute et lui fit se sentir à nouveau libre et vivante.
Oui, Emma feint l’innocence, parce qu’elle savait qu’au fond d’elle, elle ne faisait rien de mal. Jusqu’à ce qu’une banale et petite notification la fasse brutalement chuter de plusieurs étages.
Emma fit les gros yeux. Sans compter son cœur qui venait de se prendre une décharge de plusieurs volts. De spectatrice anonyme, elle passait à voyeuse coupable. Et ce n’était pas du tout dans ses intentions.
— Merde ! jura-t-elle.
Elle éteignit son iPad, comme prise en flagrant délit d’un crime qu’elle n’avait pas commis, et se promit de ne plus jamais laisser sa curiosité prendre le pas sur sa raison. Peu après, les courses d’Emma furent rangées, ses glaces jetées, et sa vie repris là où elle l’avait laissée.
Les enfants étaient couchés et dormaient déjà à poings fermés lorsque le mari d’Emma rentra chez lui. Comme chaque soir, telle une scène d’un film rejouée inlassablement, il enleva ses chaussures à l’entrée avant d’embrasser sa femme sur le front.
— Bonsoir, mon amour.
Romain lui adressa un sourire amoureux et affectueux puis s’assit à une table où étaient dressés deux verres de vin rouge et un bon repas chaud.
— Alors, cette journée ? Ça a été ? demanda-t-il pour amorcer une conversation.
Emma força un sourire puis se contenta de porter le verre à ses lèvres pour faire naître un bref silence.
— J’ai croisé une ancienne amie aux courses, aujourd’hui.
Le nez dans son assiette, le mari d’Emma ne vit pas le malaise poindre dans les yeux de sa femme, ni même la mélancolie passée sur son doux visage.
— Ah. Je la connais ?
Emma secoua la tête et décida rapidement d’être franche avec l’homme en qui elle avait une confiance aveugle.
— Juste une ancienne amie de fac, dit-elle. Mais… c’était assez perturbant, en fait.
Son mari, l’attention piquée au vif, fronça les sourcils en s’attardant sur le visage de sa femme pour la première fois de la soirée.
— Pourquoi ça ?
— Parce qu’elle vient d’être nommée à un poste à hautes responsabilités et que voir la richesse de sa carrière professionnelle alors qu’on possède le même diplôme, ça laisse songeur, lâcha-t-elle, amère. Lorsqu’on compare les deux parcours, ça donne le vertige, je trouve.
Son mari plissa ses lèvres et posa une main de compassion dans celle de sa femme. Il l’aimait profondément, mais ne comprenait pas où elle souhaitait en venir. Il ne comprenait pas non plus de quoi pouvait-elle bien se plaindre, elle qui avait tout pour avoir une vie belle et épanouie.
— On en a longuement parlé ensemble, Emma. C’était ton choix de pouvoir élever nos enfants à la maison, non ?
Elle déglutit péniblement avant de hocher la tête.
— Si, mais si ça ne me suffisait plus, aujourd’hui ?
Son mari commença à comprendre que le quotidien monotone de sa femme le devenait un peu trop. Avec toute la bonne volonté du monde, il lui suggéra une idée, sans penser un seul instant qu’il la pousserait vers un chemin bordé d’épines aiguisées.
— Dans ce cas, trouve-toi un passe-temps, mon amour. Une distraction, un sport, peu importe, quelque chose qui te fait te sentir utile et vivante.
Ce conseil avisé ne pouvait mieux tomber.
La commissure des lèvres d’Emma tressaillit, et une idée traversa déjà son esprit.
— Vraiment ?
— Bien sûr, dit-il. Renoue avec tes passions passées, mon amour, et prends du temps pour toi. Il en va de ton bonheur, après tout.
Emma se contenta de sourire en hochant la tête vers son mari.
— Je crois que tu as raison. Merci pour ce conseil.
Renouer avec une passion passée ? Trouver un passe-temps pour se sentir à nouveau libre et vivante ? Voilà une suggestion qui ne tomba pas dans l’oreille d’une sourde.
34 commentaires
Philippe Sebbagh
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Il y a 2 ans
Miia
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Il y a 2 ans
enzomorisseau
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Il y a 2 ans
Caroline Guerini
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Il y a 2 ans
MélineDarsck
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Il y a 2 ans
Caroline Guerini
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Il y a 2 ans
Thanks
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Il y a 2 ans
Caroline Guerini
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Il y a 2 ans
Miia
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Il y a 2 ans
Caroline Guerini
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Il y a 2 ans