Fyctia
Chapitre 2
Assise au fond de mon siège, la main droite nichée dans celle de Ben, je jette un dernier coup d’œil à l’aéroport Charles de Gaulle. Notre avion est sur la piste, prêt à prendre son envol, et moi avec. Nous sommes les prochains sur la liste.
Mon cœur se met à battre de plus en plus vite. Avec précaution, je pose ma paume libre près de lui, juste à la naissance de ma cicatrice. Je ne dois pas remonter plus haut, ne serait-ce même que d’un centimètre, car le vide qui s’y trouve viendrait gâcher ce moment magique. J’ai accepté énormément de choses pour le cancer. Je l’ai laissé me voler mes cheveux, aspirer ma graisse, vider mon énergie. Mais je ne lui ai pas pardonné la perte de mon sein. À cause de lui, la partie gauche de ma poitrine est désespérément vide.
La médecine a beaucoup évolué sur le sujet. Aujourd’hui, il existe des tas de possibilités avec un rendu très naturel. Cependant, ce n’est pas le mien. Ils peuvent utiliser un morceau de mon muscle, ma graisse ou ma peau, ce n’est plus mon sein. Rien, absolument rien, ne pourra le suppléer. Et c’est là l’épreuve la plus difficile à laquelle je dois encore faire face. Le deuil est long, douloureux, et parfois mal compris par mon entourage. Je ne peux pas leur en vouloir, il faut avoir perdu quelque chose pour concevoir son manque.
— Je dois avoir le rôle du mec protecteur et rassurant, mais là, j’admets que je n’en mène pas large, me confie Ben, les yeux clos.
J’abandonne ma poitrine et les complexes qu’elle me procure pour me blottir contre lui. Sa main est froide et moite, signe que son stress n’est pas qu’une énième plaisanterie de sa part. Il se sent enfermé, sentiment qui m’est si familier, qu’il ne me faut qu’une fraction de seconde pour le reconnaître.
— Tu as passé ton temps à me dire que tout irait bien, c’est à mon tour de le faire, réponds-je d’une voix rassurante.
— Si je vomis, promets-moi de ne le dire à personne.
— Ça restera entre-nous, tes frères, nos parents et nos amis, promis.
— Le cancer t’a rendu détestable, Azilys.
— Détestablement attirante tu veux dire, ris-je de bon cœur.
— Tu n’avais pas besoin de lui pour être magnifique à mes yeux, me déclare-t-il avant de serrer les dents d’angoisse.
— Mais il t’a quand même bien aidé à dévoiler tes sentiments.
— Tu as fini d’attaquer ma fierté ? grommèle-t-il en me lançant un regard noir peu crédible.
— Parce que tu en avais encore une ?
— Je retire ce que j’ai dit. Tu n’avais pas besoin du cancer pour être le mal incarné. Même lui a eu peur de toi.
— J’ai juste été une adversaire trop forte pour ce froussard.
Soudain, l’avion se met de nouveau à bouger. Ben se tend et me broie presque la main, alors que les moteurs de l’appareil sont poussés à plein régime. Son visage paniqué me fait sourire. Durant mon traitement, il a toujours gardé un air paisible sur lequel je me reposais. J’avais simplement besoin de le regarder pour comprendre que tout irait bien, du moment qu’il était avec moi.
— Ensemble, murmuré-je dans le creux de son oreille.
À cet instant, le vide se crée sous nos pieds. Ça y est, l’avion prend son envol. Il grimpe dans ce ciel bleu magnifique, digne d’une belle journée d’été. Aucun nuage ne vient troubler cette étendue calme, paisible. Curieuse, je me penche vers le hublot pour mieux l’admirer. Les gens regardent souvent vers le bas, certains vont même jusqu’à essayer de trouver leur maison perdue quelque part, ou alors un bâtiment qu’ils connaissent. Moi, c’est ce qu’il y a en haut qui m’intéresse.
Plus d’une fois, j’ai cru que les étoiles viendraient me prendre. Ne croyant en aucun dieu, c’est elles que j’ai longtemps supplié de me laisser une chance. Chose qu’elles m’ont gracieusement accordée. Aujourd’hui, plus vivante que jamais, je viens les toucher du bout des doigts pour les remercier. Je sais que nous nous retrouverons inévitablement, mais quand ce jour viendra, cette fois, j’ose croire que je serais prête.
L’avion entame un virage serré vers la droite, m’offrant ainsi une vue splendide vers l’espace. Ce bleu sombre, le même qui colore les yeux de Ben, m’ouvre ses bras. C’est le plus beau spectacle auquel j’ai pu assister. La simplicité de la nature m’émerveille, j’ai l’impression d’être une petite fille dans un magasin de jouets. Je n’ai pas envie de partir, mais le pilote m’y oblige. L’avion retrouve son équilibre, et poursuit sa route vers notre destination : New York.
— Je fais vraiment des trucs de dingue pour toi, rit Ben en reprenant peu à peu contenance.
— M’aimer est déjà complètement surréaliste.
— C’est clair que tu étais la pire meilleure amie de l’univers. Tu m’avais laissé me ridiculiser tout seul à Just Dance chez tes parents, tes cadeaux de Noël étaient toujours pourris, tes histoires d’amour me faisaient dormir debout, et tu avais essayé de me tuer avec ta conduite dangereuse. Et malgré ça, j’étais déjà fou de toi. Mais tu étais trop aveugle pour t’en rendre compte.
— Pour ma défense, tu ne m’avais jamais avoué tes sentiments.
— Je pensais que mes gestes affectifs t’envoyaient des signaux aussi limpides que de l’eau de roche.
— On était meilleurs amis, alors je croyais tes gestes normaux.
— Ta mère l’avais remarqué elle, donc j’ai cru que c’était évident, me fait-il remarquer, en tapant mon nez du bout de son doigt.
— On peut dire que le cancer aura au moins eu le mérite d’ouvrir nos cœurs.
— Il a permis de se focaliser sur les choses importantes, me sourit-il tendrement.
Cet idiot a toujours eu une place majeure dans ma vie. J’étais juste trop jeune et naïve pour m’en rendre compte. Il a fallu être au fond d’un lit d’hôpital, lui à mes côtés, pour le réaliser. C’est moche et beau à la fois. Un paradoxe qui rend notre histoire magique, tel un conte, mais pour adulte. Car nous deux, c’était écrit quelque part, j’en suis certaine.
35 commentaires
cedemro
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Il y a 4 ans
Alexenrose
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Il y a 4 ans
Val Kyria
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Alexenrose
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Guyanelle
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Ludivine Delaune
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Alexenrose
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Il y a 4 ans