Fyctia
Chapitre 01
NINON
— Cesse donc de t’agiter de la sorte, pesta Ninon qui grimaçait les yeux fermés. Si tu gigotes comme ça, comment je fais pour dépoussiérer ce rose framboise ?
La théière fit teinter sa porcelaine pour protester :
— Ça chatouille, gloussa-t-elle de sa voix de souris.
Ninon profita de l’accalmie pour verrouiller son esprit sur Margaret. « On visualise la porcelaine et son craquelé, le fin liseré en or pour accueillir les décorations de l’anse, je pivote pour trouver les motifs floraux sur la partie supérieure. Trouvé ! » Une éclaircie, enfin, se félicita-t-elle, Ninon put rafraîchir la couleur à l’aide de sa magie, un flamboyant rose proche de la framboise pour donner du charme aux fleurs peintes.
Imaginer la couleur, la laisser s’emparer de chaque recoin de son esprit, se fondre dedans et plonger ses mains dans la rivière formée. Lui donner une texture brillante s’imaginer l’utiliser pour en recouvrir les délicates tulipes et roses.
Ninon Graveline maîtrisait la magie par la couleur et le flux aetheré de l’animation d’objets. Un don précieux et qui s’était raréfié à la suite d’un vieil incident. Elle admira Margaret sous toutes ses coutures et apprécia la qualité de son travail :
— C’est juste ce qu’il faut, approuva-t-elle. La prochaine restauration sera à mon retour de l’Académie en juillet prochain.
— Merci Ninon, s’écria la théière en sautant de la table en bois pour aller retrouver les tasses dans le buffet au fond de la pièce.
La jeune femme avait retapé avec l’aide de sa tante une annexe de la maison familiale, un manoir très ancien et en fin de vie, entouré de maisons abandonnées ; le tout respirait cependant la bonne facture, signe qu’autrefois, c’était clinquant, vivant et luxueux.
Cette dépendance servait donc d’appartement privé à Ninon, une pièce de vie, un atelier, un coin pour dormir, une pièce d’eau avec une bonne hauteur sous plafond et une esthétique entre cottagecore et art nouveau que la jeune femme aimait à cultiver.
— À ton tour Herbert, héla l’artisane en faisant un signe de la main à une boîte à musique. Peinture aussi ?
— Merci de prendre de ton temps pour moi, se plaignit l’objet de sa voix très grave et lente. Mes rouages sont grippés. Le compartiment secret ne s’ouvre pas bien, les ressorts sont mauvais. J’ai un de mes pieds qui se fendille. Et mes couleurs s’étiolent.
Fort heureusement, les objets ne pouvaient pas la voir lever les yeux au ciel, Herbert était du genre à faire d’un grain de sable la dune du Pyla. Elle installa la boîte à musique pour opérer les contrôles habituels.
Elle fut si concentrée qu’elle perdit la notion du temps et ne remarqua même pas sa tante qui s’invita dans son salon. Quand Ninon libéra Herbert, elle fut assaillie par Miranda la lampe du créateur Tiffany et sa tante.
— Courrier !
— Je suis couverte de poussière, c’est un scandale !
— Courrier !
— Sans compter que l’on m’a relégué non loin des commodités, près d’une pile de citrouilles sculptées d’une grossièreté sans nom ! Et je ne parle même pas du porte-manteau qui…
— Courrier ! Franchement, la lettre sera bien plus intéressante que ta lampe pas très aimable.
Miranda hoqueta d’horreur et Ninon se rembrunit, sa tante venait de créer un incident diplomatique de grande ampleur. Elle se répandit en excuse auprès de l’objet clignotant de fureur.
Ninon se retourna vers sa tante avec une moue blasée. Elle aimait que chaque objet se sente bien, soit respecté et puisse coexister avec les humains.
— Elle va s’égosiller pendant des heures…
— Pas si tu enlèves l’animation, répliqua sa tante avec lassitude. La plupart de tes sorts se conduisent avec élégance et gentillesse en ton absence, mais une poignée de récalcitrant comme Miranda sont une vraie catastrophe, même en étant circonscrit à cette dépendance.
Ninon garda le silence en baissant la tête, le rouge lui monta aux joues en subissant les remontrances de sa tante, Héloïse Graveline. Cette dernière et son mari avaient accepté de prendre en charge Ninon et son frère aîné, mais si le jeune homme avait franchi le monde de la respectabilité et perdu son titre de paria, ce n’était pas le cas de Ninon. L’art de l’animation d’objet était un sujet sensible dans la famille, ayant coûté la raison ou la vie de trop nombreux proches. Même si Ninon n’était pas du genre tête brûlée ou assoiffée de pouvoir, la jeune femme avait une créativité difficile à contenir.
— Tu te souviens de cet ours en peluche qui a poursuivi Adrian ?
— Oncle Adrian avait insulté la propreté de la fourrure de Basile, rétorqua Ninon avec véhémence. Tout le monde savait que c’était un sujet à aborder avec délicatesse.
— J’admets qu’Adrian avait dépassé les limites, reconnu sa tante en se massant les temps. Mais cela nous a coûté très cher, nous avons dû payer une somme indécente aux Alsberg trop heureux de nous rappeler notre statut de paria.
Ninon avait une dizaine d’années et l’incident l’avait marqué, entendre tous ces adultes clamer qu’elle serait un fardeau pour la société ou l’incarnation d’un démon dévastateur dont la place était la prison lui firent repenser à oncle Adrian. Bien que victime, il avait défendu sa nièce bec et ongles pour finir ruiné et à récurer le sol des Alsberg jusqu’à sa mort deux ans plus tard. Le travail incessant, le manque de sommeil, les mauvais traitements, la malnutrition, il avait dû suivre ses patrons partout autour du monde, au gré de leurs caprices. Penser à cet épisode de l’ours en peluche lui fit monter les larmes aux yeux, personne ne devrait se sentir coupable de la mort d’une personne tant apprécié, aussi jeune de surcroît.
— Je pense que tu as besoin d’une pause, renchérit Tante Héloïse, et ça tombe bien, parce que ta grand-mère est dans la cuisine, elle nous prépare des biscuits. Va lui apporter un peu d’aide.
Elle ne laissa pas le choix à Ninon qui fut poussée à l’extérieur de son atelier sans même adresser à ses colocataires le moindre mot.
La jeune artisane profita de la séance pâtisserie pour apprécier les souvenirs de sa grand-mère, une vie pleine de jouets et automates fabriqués par sa famille, la mémoire des disparus et de ceux qui manquent à l’appel, comme son frère aîné. Quand on sort du monde des parias, vous n’avez pas le droit d’entrer en contact avec votre ancienne vie, sinon, vous attisez la suspicion. Ninon fut si contente de partager ce moment avec Mamie Victoria qu’en rentrant à son atelier, elle termina sa fastidieuse tâche avec une concentration accrue, laissant le courrier attendre demain. La rentrée était dans un mois, après tout.
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Docal
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Ewylyn
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Bianka Msria
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