Nicolas Bonin Le sang feu ! L'homme au chapeau melon

L'homme au chapeau melon

Marco était un homme élégant et joyeux. Il portait une redingote comme en ont les gens des villes et un chapeau melon. En quelques pas, ils trouvèrent une route pavée, où une voiture attendait. C’était une décapotable noire, avec des roues à rayons. Marco fit s’installer le jeune homme, mais ne tourna pas immédiatement la manivelle pour démarrer l’engin.


– Tu dois avoir quelques questions ?

– Qui êtes-vous ? entama Gaspard.

– Je suis un très vieil ami de ta famille, répondit Marco. Tu devais avoir trois ans la dernière fois que tu m’as vu. Je partais à la guerre avec ton papa.

– Vous avez fait la guerre de la Honte ?


Un voile passa sur le visage de l’homme, tandis qu’il acquiesça tristement. Gaspard se souvenait du silence qui régnait lorsque les hommes étaient montés dans les trains avec leur barda. Père grand était parti lui aussi. Durant trois ans, la république de Galate avait résisté à l’assaut de l’Empire d’Ebene et ses alliés en vain. Dès le lendemain de la défaite, la monarchie était rétablie.


– Qui sont les compagnons de la Marjolaine ? demanda Gaspard.

– C’est une vieille histoire, annonça Marco. Le père de Cassan, le précédent chevalier du Guet, était un fervent partisan de la République. En référence à une antique chanson, ses partisans avaient choisi de s’appeler les compagnons de la Marjolaine. La plante et la chanson servaient de signe de ralliement. Un peu après la défaite, nous avons relancé le mouvement autour de Cassan, mais nous avons échoué…

– Vous avez échoué ?


Le visage de Marco se ferma un peu plus.


– Cassan avait trouvé un moyen de vaincre les dragons dans les airs, une arme qui aurait pu changer le cours de la guerre. Il y avait un traître parmi nous, ton père et plusieurs de nos compagnons ont été capturés et exécutés. Quant à moi, j’ai tenté de fuir avec Cassan. Je l’ai perdu de vue lorsqu’on m’a capturé. J’ai eu le droit au bagne. J’ai été gracié l’an passé.

– Vous êtes le chef des compagnons de la Marjolaine ?

– Ce mouvement n’existe plus Gaspard.

– Qui écrit ces mots alors ? s'étonna Gaspard.

– Je n’en sais rien, mais ce n’est pas une bonne nouvelle. Boëldieu t’a expliqué ce que tu dois faire ?


Gaspard sentait son cœur battre. Le sourire de Marco, sa prestance, l’homme lui rappelait Monsieur Pergot, son professeur à Saint-Florent. À la maison, personne n’avait jamais répondu à ses questions. Le passé, c’était cette fosse commune au cimetière et la mort de son père, on ne devait jamais en parler. Là, comme à Saint-Florent, tout devenait questions et réponses, alors Gaspard expliqua :


– Il a dit que moins j’en saurais, mieux ce serait.

– C’est idiot ! annonça Marco.

– Il se méfie d’un certain Alaard, le fils du marquis.

– Nous gagnerons du temps si tu comprends ce que tu fais. Cassan avait fait dessiner certaines pièces pour bâtir une machine. Ton grand-père et Boëldieu ont essayé de comprendre ce que c’était, mais ils n’ont pas réussi. Nous pensons que c’est sans doute un moteur, mais nous ignorons ce qu’il a de particulier. Nous espérons retrouver la totalité du plan.

– Ce Cassan ne voulait-il pas créer un avion pour combattre les dragons ? tenta Gaspard.

– Décidément, ton grand-père a raison, sourit Marco. Tu comprends vite ! Bien sûr que Cassan voulait bâtir l’avion qui rivaliserait avec les dragons. Tout le monde le veut, mais pour l’instant personne ne parvient à créer une machine suffisamment puissante pour vaincre le couple dragon sang feu. Les avions sont des machines fragiles et pataudes, dans lesquelles les pilotes ne peuvent même pas tirer, alors que les dragons agissent de concert avec leurs dracoliers. Ton grand-père pense que c’est peut-être un moteur puissant, mais ça ne changerait pas grand-chose. L’avion pourrait uniquement venir plus rapidement au contact des dragons. Il resterait une cible facile.


Sur ces paroles, Marco redescendit de la voiture et commença à tourner la manivelle du moteur jusqu’à ce que le véhicule ronronne. Lorsqu’il remonta, il demanda :


– J’ai un avion, si tu veux, je peux t’apprendre à voler. Je crois que ça t’aiderait pour impressionner ta belle.

– Ma belle ? s’étonna Gaspard.


Marco souriait en installant sur ses yeux de grosses lunettes rondes et en mettant ses gants.


– Allons, mon jeune ami, nous savons tous les deux que tu ne dessines pas des portraits pour l’argent.

– Mais, non, mais pas du tout ! trembla Gaspard.


Marco partit dans un grand rire et lança le véhicule sur les pavés. Le vacarme du moteur empêchait de parler facilement et le jeune Saint-Maur espéra un bref instant échapper à cette conversation qui partait dans une direction qui ne lui plaisait pas.


– L’amour est une force puissante Gaspard ! s’exclama Marco. Tu devrais t’en méfier, il peut te conduire vers la gloire ou la déchéance. Regarde l’histoire des chevaliers du Guet !

– De quoi parlez-vous ? cria Gaspard.

– Un roturier qui aime une Sang feu, c’est une combinaison cruelle. Les chansons sont pleines de ces histoires qui s’achèvent avec la pendaison de l’amant.

– De quoi parlez-vous ? se défendit Gaspard. Elle ne m’aime pas. Je dessine son portrait pour sa future prison.


Marco freina brusquement. Il souriait en tournant ses moustaches. L’auto venait d’atteindre la grande rue du village et un troupeau de vaches traversait la route.


– Alors, je ne me suis pas trompé. Tu as voulu la revoir et tu t’es précipité pour faire son portrait.

– Est-ce mal ? s’inquiéta Gaspard.

– Il n’y a rien de mal à aimer, si l’amour est partagé, annonça Marco. Dans ton cas, il vaudrait mieux pour toi que ça ne soit pas partagé.

– Vous pensez qu’elle m’aime ? s’enthousiasma Gaspard.

– C’est simple, il suffit de lui demander…

– Mais…

– Tu sais très bien à quoi tu t’exposes, annonça l’homme, le pire serait qu’elle accepte. Le passé de vos familles n’aidera pas.

– Mais alors que me conseillez-vous ? supplia Gaspard, c’est une torture !


Marco souriait. Il semblait accorder aux sentiments de son jeune compagnon égards et respects. Après quelques manœuvres avec le volant, il expliqua :


– Je ne te conseille rien. Je viens de passer dix ans à racler le sol en recevant des ordres absurdes. La dernière chose que je ferai, c’est de t’ordonner quoi que ce soit. À tes yeux, je suis, sans doute un vieil homme, Gaspard, mais j’en ai vu des gars comme toi et je vois bien ta manière d’agir aujourd’hui. Tous les autres font semblant, mais la vérité est inscrite sur ton visage comme les deux lunes dans le ciel. La roue a commencé à tourner et tu danses déjà. Que feras-tu ? Renoncer et vivre avec des remords ou essayer quitte à avoir des regrets ?


Comme Gaspard restait pensif, Marco ajouta :


– Ta tante et ton grand-père sont inquiets. Ne les inquiétons pas davantage. Lola et les garçons sont des idiots, mais ils ne méritent pas de mourir. Peux-tu éviter de les dénoncer pour le dragon ? L’animal doit se cacher dans la forêt.

– Vous possédez réellement un avion ? s’enthousiasma Gaspard.

– Je me suis même inscrit à la Saint-Elme sous un nom d’emprunt.




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51 commentaires

MIMYGEIGNARDE

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Il y a un an

Me voici pour le bilan ! Beaucoup de positif. Ton univers est bien construit, très travaillé, avec un mélange improbable - mais très réussi et fluide - de récit d'après guerre / historique / naturaliste / et d'éléments discrets - mais bien présents - de fantasy. Parfois j'étais dans Pagnol, parfois dans Zola, un peu de Miyazaki (Le Vent se lève) et hop incursion d'un dragon et de références à un monde clairement inventé. Mais tout de même très parallèle au nôtre. Le dépaysement n'est pas grand, mais on s'amuse à traquer les différences dans un jeu des sept erreurs. Personnellement j'ai adoré tes inventions de langage. Ça ne m'a pas gêné dans ma lecture, on devinait aisément à quoi tu faisais référence. Plaisant jeu phonétique et créatif inspiré de notre langue pleine de relief. J'aime assez ton personnage principal, même s'il est encore un peu effacé pour s'y attacher férocement. Il a su démontrer son potentiel. Mathilde me plaît beaucoup, je regrette qu'on ne la voit pas suffisamment. Je trouverais ça super d'avoir quelques chapitres de son point de vue. La romance est encore très très balbutiante, j'attends d'en voir plus. Par contre, les révélations sont légion dans ce chapitre, je me demande si ça ne s'accélère pas trop d'un coup ? Le roman sera-t-il plutôt court ? S'il fait minimum 60k mots, j'ai l'impression que tu pourrais ralentir un peu le rythme et prendre plus le temps d'exploiter les émotions et les introspections des personnages (avec un peu plus de Mathilde :p) J'ai beaucoup apprécié cette lecture, bonne continuation et bon vent sur les dragons ou en avion ! 🛩️

Nicolas Bonin

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Il y a un an

Bonjour Mimy Merci beaucoup pour ta lecture et ton retour et surtout merci pour la comparaison avec Miyazaki :-) Je vais retravailler le personnage de Gaspard car tu n'es pas la seule à me faire un retour sur sa timidité. Ton retour sur la romance m'intéresse, est-ce que tu peux me dire ce qui manque selon toi ? Pour répondre à ta question, le roman est prévu pour est long. Là, tu as trois vingtième de l'histoire environ.

Zelda Jane

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Il y a un an

Ce chapitre prend une tournure très intéressante :) J'ai enfin terminé les 15 parties in extremis et essaierais de poursuivre après le concours. Dans l'ensemble, j'ai beaucoup apprécié cette lecture car c'est bien écrit et l'univers est très riche. Même si c'est un choix tout à fait légitime, j'aurais apprécié voir Gaspard à travers les yeux de Mathilde (de Bérénice et des autres), mais aussi découvrir davantage le quotidien de Mathilde. Voilà, pour le reste, tes autres lecteurs d'adoption ont été très exhaustifs dans leurs retours ! En te souhaitant de bonnes fêtes

Nicolas Bonin

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Il y a un an

Merci Zelda, bonnes fêtes à toi ! Je vais essayer de donner un peu plus le détail de la vie de Mathilde par la suite. Merci pour tes retours !

LouiseLysambre

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Il y a un an

J'arrive au bout des 15 premières parties, l'appel de la soupe résonne, je file ! Concrètement, je trouve que ton univers Pagnolesquement fantasy est vraiment super intéressant : on sent que le worldbuilding en a sous la pédale, tant au niveau religion qu'Histoire, conflits, passé présent futur etc. c'est vraiment chouette et y'a matière à développer beaucoup de choses. Les dragons sont intéressants, j'aurais bien aimé en voir davantage que des apparitions furtives jusque-là, mais c'est un détail. Pour les personnages et l'intrigue, on sent aussi qu'il y en a sous la pédale, potentiel de fou mais qui est peut-être sous-exploité au niveau de la caractérisation desdits personnages. J'ai le sentiment d'avoir affaire à beaucoup de fortes têtes et le Gaspard, au milieu, qui se fait ballotter avec quelques petites fulgurances ici et là, ça mérite d'être poussé pour qu'on s'y attache plus. Mais clairement, tu as déjà fait un travail assez fou sur l'ambiance "après-guerre" qui sent bon le maquis, avec en plus des dragons ! On est globalement sur de la très bonne lecture, je reviendrai pour la suite avec plaisir :)

Nicolas Bonin

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Il y a un an

Merci beaucoup Louise pour ton retour, notamment sur les personnages. C'est un point que je vais retravailler. Je passe tout à l'heure terminer la lecture de tes oeuvres. Le week end a été chargé, mes excuses. Merci également pour tes compliments.

LuizEsc

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Il y a un an

Bonjour, et voici mon retour sur ces 15 premiers chapitres. Il ne s’agit bien sûr que de mon avis et ce dernier n’engage que moi. En espérant cependant que certaines remarques puissent t’être utiles. Tout d’abord, j’ai beaucoup apprécié la coloration de ton univers. On est face à un mélange atypique de littérature blanche / historique / fantasy. Je dis historique parce que ces derniers chapitres m’ont rappelé les intrigues sur les poches de résistances des villages français pendant la guerre. Pour le coup, la sauce prend bien : entre les termes inventés — très créatifs — à partir de mots français déformés et les descriptions très visuelles de l’environnement, on se figure bien le tableau. Les enjeux sont familiers, mais clairs et forts : un héros confronté à un dilemme impossible entre un devoir qu’il n’a pas choisi et un amour impossible. Ça marche nickel et on a la base pour faire une histoire intéressante et pleine de rebondissements.

LuizEsc

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Il y a un an

Si j’ai quelques réserves, c’est surtout sur les personnages. On sent une personnalité qui veut éclater en chacun d’eux, même chez les persos secondaires, mais c’est comme si la narration nous en éloignait. Tu nous présentes vite, parfois trop vite les personnages (Bérénice, Lola, Pierre, Boëldieu…) et on peine à les connaître. On ne sait tout simplement pas si Gaspard à un avis sur eux, parce que la narration reste en retrait. Du coup, l’essentiel de la caractérisation des personnages passe dans les lignes de dialogues ou leurs actions, ce qui donne ces portraits soit flous, soit en dent de scie. J’ai cru voir que la remarque avait déjà été faite pour Gaspard, et effectivement, je trouve que sa personnalité manque de cohérence. En fait, c’est surtout qu’on le connaît très peu au bout de 15 chapitres. La seule chose dont je suis sûr à son propos, c’est qu’il en pince pour Mathilde. Pour le reste : est-ce qu’il est timide / trouillard ? Sa façon de s’effacer sans poser de questions devant Boëldieu, son grand-père, son cousin ou les Sang-feu laisse entendre que oui. Mais à côté de ça, il s’est montré très intrépide, voire provocateur, dans sa confrontation avec la bande de Lola et n’hésite pas à rembarrer Bérénice quand elle fouine trop.

LuizEsc

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Il y a un an

Une ossature intéressante sur laquelle tu pourrais t’appuyer pour consolider le caractère de Gaspard, c’est un élément de ce chapitre que j’ai trouvé très pertinent : quand Marco l’autorise *enfin* à poser des questions. Alors que jusqu’à présent, on le lui a interdit partout ailleurs (j'ai beaucoup aimé ce chapitre-ci pour cette raison). C’est comme une libération pour Gaspard. Et c’est aussi pour ça que je trouve que Marco ne souffre pas du défaut dont je parlais plus tôt : avec lui, on a un personnage « secondaire » qui est bien introduit et bien caractérisé. En tout cas, je pense que tu peux vraiment nous transmettre le sentiment d’oppression de Gaspard face à son entourage qui musèle sans cesse ce garçon qui a l’air d’en avoir quand même dans le bide. Mais pour que ça marche, faudrait étoffer la narration et rentrer un peu plus dans ses ressentis, et je conçois que ce ne soit ni facile ni souhaitable de chambouler la narration comme ça. En tout cas, bravo pour ta participation originale, qui sort un peu des codes, mais de manière rafraîchissante. Les éléments fantasy sont discrets, mais bien inclus dans ton monde, quant à l’histoire d’amour entre Gaspard et Mathilde, elle promet d’être houleuse et adorable.

Nicolas Bonin

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Il y a un an

Merci pour ton retour sur les personnages. Je vais voir comment faire davantage ressortir les personnalités, au moins celle de Gaspard.
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