Fyctia
L'homme au chapeau melon
Marco était un homme élégant et joyeux. Il portait une redingote comme en ont les gens des villes et un chapeau melon. En quelques pas, ils trouvèrent une route pavée, où une voiture attendait. C’était une décapotable noire, avec des roues à rayons. Marco fit s’installer le jeune homme, mais ne tourna pas immédiatement la manivelle pour démarrer l’engin.
– Tu dois avoir quelques questions ?
– Qui êtes-vous ? entama Gaspard.
– Je suis un très vieil ami de ta famille, répondit Marco. Tu devais avoir trois ans la dernière fois que tu m’as vu. Je partais à la guerre avec ton papa.
– Vous avez fait la guerre de la Honte ?
Un voile passa sur le visage de l’homme, tandis qu’il acquiesça tristement. Gaspard se souvenait du silence qui régnait lorsque les hommes étaient montés dans les trains avec leur barda. Père grand était parti lui aussi. Durant trois ans, la république de Galate avait résisté à l’assaut de l’Empire d’Ebene et ses alliés en vain. Dès le lendemain de la défaite, la monarchie était rétablie.
– Qui sont les compagnons de la Marjolaine ? demanda Gaspard.
– C’est une vieille histoire, annonça Marco. Le père de Cassan, le précédent chevalier du Guet, était un fervent partisan de la République. En référence à une antique chanson, ses partisans avaient choisi de s’appeler les compagnons de la Marjolaine. La plante et la chanson servaient de signe de ralliement. Un peu après la défaite, nous avons relancé le mouvement autour de Cassan, mais nous avons échoué…
– Vous avez échoué ?
Le visage de Marco se ferma un peu plus.
– Cassan avait trouvé un moyen de vaincre les dragons dans les airs, une arme qui aurait pu changer le cours de la guerre. Il y avait un traître parmi nous, ton père et plusieurs de nos compagnons ont été capturés et exécutés. Quant à moi, j’ai tenté de fuir avec Cassan. Je l’ai perdu de vue lorsqu’on m’a capturé. J’ai eu le droit au bagne. J’ai été gracié l’an passé.
– Vous êtes le chef des compagnons de la Marjolaine ?
– Ce mouvement n’existe plus Gaspard.
– Qui écrit ces mots alors ? s'étonna Gaspard.
– Je n’en sais rien, mais ce n’est pas une bonne nouvelle. Boëldieu t’a expliqué ce que tu dois faire ?
Gaspard sentait son cœur battre. Le sourire de Marco, sa prestance, l’homme lui rappelait Monsieur Pergot, son professeur à Saint-Florent. À la maison, personne n’avait jamais répondu à ses questions. Le passé, c’était cette fosse commune au cimetière et la mort de son père, on ne devait jamais en parler. Là, comme à Saint-Florent, tout devenait questions et réponses, alors Gaspard expliqua :
– Il a dit que moins j’en saurais, mieux ce serait.
– C’est idiot ! annonça Marco.
– Il se méfie d’un certain Alaard, le fils du marquis.
– Nous gagnerons du temps si tu comprends ce que tu fais. Cassan avait fait dessiner certaines pièces pour bâtir une machine. Ton grand-père et Boëldieu ont essayé de comprendre ce que c’était, mais ils n’ont pas réussi. Nous pensons que c’est sans doute un moteur, mais nous ignorons ce qu’il a de particulier. Nous espérons retrouver la totalité du plan.
– Ce Cassan ne voulait-il pas créer un avion pour combattre les dragons ? tenta Gaspard.
– Décidément, ton grand-père a raison, sourit Marco. Tu comprends vite ! Bien sûr que Cassan voulait bâtir l’avion qui rivaliserait avec les dragons. Tout le monde le veut, mais pour l’instant personne ne parvient à créer une machine suffisamment puissante pour vaincre le couple dragon sang feu. Les avions sont des machines fragiles et pataudes, dans lesquelles les pilotes ne peuvent même pas tirer, alors que les dragons agissent de concert avec leurs dracoliers. Ton grand-père pense que c’est peut-être un moteur puissant, mais ça ne changerait pas grand-chose. L’avion pourrait uniquement venir plus rapidement au contact des dragons. Il resterait une cible facile.
Sur ces paroles, Marco redescendit de la voiture et commença à tourner la manivelle du moteur jusqu’à ce que le véhicule ronronne. Lorsqu’il remonta, il demanda :
– J’ai un avion, si tu veux, je peux t’apprendre à voler. Je crois que ça t’aiderait pour impressionner ta belle.
– Ma belle ? s’étonna Gaspard.
Marco souriait en installant sur ses yeux de grosses lunettes rondes et en mettant ses gants.
– Allons, mon jeune ami, nous savons tous les deux que tu ne dessines pas des portraits pour l’argent.
– Mais, non, mais pas du tout ! trembla Gaspard.
Marco partit dans un grand rire et lança le véhicule sur les pavés. Le vacarme du moteur empêchait de parler facilement et le jeune Saint-Maur espéra un bref instant échapper à cette conversation qui partait dans une direction qui ne lui plaisait pas.
– L’amour est une force puissante Gaspard ! s’exclama Marco. Tu devrais t’en méfier, il peut te conduire vers la gloire ou la déchéance. Regarde l’histoire des chevaliers du Guet !
– De quoi parlez-vous ? cria Gaspard.
– Un roturier qui aime une Sang feu, c’est une combinaison cruelle. Les chansons sont pleines de ces histoires qui s’achèvent avec la pendaison de l’amant.
– De quoi parlez-vous ? se défendit Gaspard. Elle ne m’aime pas. Je dessine son portrait pour sa future prison.
Marco freina brusquement. Il souriait en tournant ses moustaches. L’auto venait d’atteindre la grande rue du village et un troupeau de vaches traversait la route.
– Alors, je ne me suis pas trompé. Tu as voulu la revoir et tu t’es précipité pour faire son portrait.
– Est-ce mal ? s’inquiéta Gaspard.
– Il n’y a rien de mal à aimer, si l’amour est partagé, annonça Marco. Dans ton cas, il vaudrait mieux pour toi que ça ne soit pas partagé.
– Vous pensez qu’elle m’aime ? s’enthousiasma Gaspard.
– C’est simple, il suffit de lui demander…
– Mais…
– Tu sais très bien à quoi tu t’exposes, annonça l’homme, le pire serait qu’elle accepte. Le passé de vos familles n’aidera pas.
– Mais alors que me conseillez-vous ? supplia Gaspard, c’est une torture !
Marco souriait. Il semblait accorder aux sentiments de son jeune compagnon égards et respects. Après quelques manœuvres avec le volant, il expliqua :
– Je ne te conseille rien. Je viens de passer dix ans à racler le sol en recevant des ordres absurdes. La dernière chose que je ferai, c’est de t’ordonner quoi que ce soit. À tes yeux, je suis, sans doute un vieil homme, Gaspard, mais j’en ai vu des gars comme toi et je vois bien ta manière d’agir aujourd’hui. Tous les autres font semblant, mais la vérité est inscrite sur ton visage comme les deux lunes dans le ciel. La roue a commencé à tourner et tu danses déjà. Que feras-tu ? Renoncer et vivre avec des remords ou essayer quitte à avoir des regrets ?
Comme Gaspard restait pensif, Marco ajouta :
– Ta tante et ton grand-père sont inquiets. Ne les inquiétons pas davantage. Lola et les garçons sont des idiots, mais ils ne méritent pas de mourir. Peux-tu éviter de les dénoncer pour le dragon ? L’animal doit se cacher dans la forêt.
– Vous possédez réellement un avion ? s’enthousiasma Gaspard.
– Je me suis même inscrit à la Saint-Elme sous un nom d’emprunt.
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MIMYGEIGNARDE
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