Fyctia
La trahison de Pierre
Gaspard et Pierre n’attendirent pas le Chastain pour que les masques tombent. Un peu avant le chemin de terre qui conduisait vers les châtaigniers, se trouvait un espace pavé ouvrant sur le port fluvial. C’est là que toute la bande attendait Gaspard, devant un camion à plateforme. Gaspard les connaissait tous : Delouche, Chevenat, Gros sel et Tarpin. À l’école primaire, certains avaient été ses amis :
– Ça alors le professeur ! Quelle surprise ! s’enthousiasmait Delouche. Viens donc faire un tour dans le camion de mon père. Pierre, tu viens avec nous ?
La dernière fois qu’il avait rejoint la bande, lors du précédent samon, ces idiots avaient tenté de voler des lapins confisqués à des braconniers par les Saint-Hubert. Gaspard les avait quittés avant qu’ils ne mettent à exécution leur projet.
Gaspard connaissait par cœur leur manège, pour y avoir lui aussi participé : imposer sa force sans donner l’impression de le faire.
Le camion gris avait l’allure d’une grosse carriole sur laquelle on avait posé un moteur. Gaspard escalada la plateforme pour s’y installer, les autres le suivirent. Gros sel, véritable brute, atterrit sur la plateforme comme un bœuf. Chevenat, nerveux comme un coup de trique, bondit façon chat de gouttière. Tarpin s’installa discrètement en regardant avec ses yeux de lapin s’il avait bien fait. À peine étaient-ils tous montés sur la remorque, que les doigts de Gros sel mirent dans la main de Gaspard une pleine bouteille de gnôle.
– On fête ça ! Cul sec !
Gaspard avala une gorgée de l’infâme liquide, toussa sous les rires des amis de son cousin, tandis que Delouche démarrait le camion, avec Pierre à ses côtés. Gaspard rendit à Gros sel sa bouteille comme pour la partager. L’autre se mit à rire.
– Non, c’est tout pour toi ! imposa le colosse. Tu vas en avoir bien besoin pour la suite.
– Pour la suite ? reprit Gaspard.
– T’inquiète ! On t’a préparé une fête digne de ton retour. C’est pas tous les jours qu’on a un artiste dans le village ! Bois !
Un « artiste », Gaspard avait la confirmation de ce soudain intérêt de la part de son cousin et de ses amis.
– Allez putain bois ! le bouscula Gros sel. T’es pas une gonzesse !
Gros sel s’appelait comme ça depuis qu’il avait reçu dans les fesses un tir de gros sel alors qu’il braconnait sur les terres d’un laboureur. Gaspard avala une seconde gorgée. La gnole était âcre, forte. Elle lui tournait la tête. Profitant des cahots de la route lorsque le camion commença à traverser le pont, il laissa quelques gouttes déborder et lui couler sur la main. L’alcool empuantit ses vêtements. Quand le camion freina, la bouteille s’échappa et se déversa sur le bord de la route.
– Mais quel maladroit ! hurla Gros sel.
– S’cuse ! feint Gaspard en jouant au pochtron.
– C’est bon ! coupa Delouche. Il a pas l’habitude de boire. Tu vois qu’il a son compte.
– J’ai pas l’habi-trude ! hoqueta Gaspard.
Les autres éclatèrent de rire, mais Gaspard se concentra sur la route. Il notait scrupuleusement tout ce qui se passait. Delouche avait tourné en rond, mais il était revenu sur la Roche aux fées en bordure de la forêt d’Elaune. Il freina puis distribua les ordres. Autrefois, c’était Pierre qui commandait la bande. Il était moins fort que Gros sel, mais relativement solide. Gaspard n’avait pas besoin d’explications pour voir que Delouche avait pris l’ascendant, car son cousin semblait gêné. Que s’était-il passé dans ce groupe ? Était-ce un tour de cette Lola ?
– Allez ! Suis-nous l’ivrogne ! ordonna Gros sel en envoyant une bourrade à Gaspard.
– Et Pierre, i’ vient pas ? demanda Gaspard.
– Il garde le camion, coupa Delouche.
Mauvais point. Même si les cousins n’étaient pas dans les meilleurs termes, Pierre ne laisserait pas ses amis dépasser certaines limites. Il fallait ruser. Pierre, lui, baissa les yeux et ne dit un seul mot.
Difficile de s’échapper avec Gros sel et Chevenat qui lui collaient aux basques, tandis que Tarpin avait disparu sous les érables. La forêt d’Elaune s’enfonçait devant eux et Gaspard comprit où on l’emmenait. Il fit mine de trébucher et s’obligea à émettre de petits rires d’ivrogne. Gros sel souriait, fier de lui, alors Gaspard trébucha en se rattrapant à l’autre pour lui envoyer son haleine alcoolisée dans le visage puis se releva maladroitement en dégrafant sa braguette.
– Putain ! Mais tu vas marcher oui ! éructa Gros sel en laissant toute sa violence exploser.
– Attends, je pisse. Oups… pardon !
Gaspard souriait en rentrant son sexe. Il venait de copieusement arroser le pantalon de Gros sel. Delouche arrêta son camarade.
– Je t’avais dit que la gnole, c’était pas une bonne idée. Elle veut lui parler. Il faut qu’il ait les idées claires.
Gros sel écarta la main de son chef et planta son gros doigt devant Gaspard.
– Tu me revaudras ça !
– Alors copain ! C’est qu’une petite goutte ! rigola Gaspard en faisant mine de danser.
Le colosse lui envoya un gros coup de poing dans le ventre et Gaspard eut l’impression d’étouffer. Il eut un passage à vide, mais quand il reprit ses esprits, les deux autres retenaient Gros sel. D’où il était, Gaspard repéra un chemin de traverse. Les arbres étaient serrés et le terrain accidenté. Impossible de faire cinquante pas, sans être rattrapé. Il fallait être patient et énerver suffisamment Gros sel. Déjà, avec l’odeur d’urine, les autres chercheraient à l’éloigner…
– Mais pourquoi tu m’tapes copain. C’est rien qu’un pissou… lança Gaspard en faisant fi de la douleur.
– C’est ça ! Fais le malin.
– Pissou, c’est joli comme nom, se moqua Gaspard.
– Arrête !
– C’est mieux que Gros sel ! s’exclama Gaspard. Pissou ! Pissou !
– Tu vas la fermer, ta grande gueule !
Cette fois, c’était Delouche qui était intervenu. Tarpin revint en courant.
– Elle attend là-bas, annonça-t-il. Elle dit que Gros sel et Chevenat doivent monter la garde à distance. Il faut lui attacher les mains.
Delouche saisit un cordage et attrapa Gaspard par-derrière. En un rien de temps, il l’avait serré suffisamment fort pour que le jeune homme ne puisse plus bouger les poignets. Gros sel en profita pour lui envoyer un violent coup de pied dans les fesses. Derrière la montée, il y avait la charbonnière, le repère de leurs jeux d’enfants.
– Ça suffit, l’arrêta Delouche. On t’a confié une mission. Tarpin, aide-moi à le relever.
Gaspard traîna des pieds jusqu’à la charbonnière. Son regard cherchait une issue pour se débarrasser de Tarpin et Delouche, mais la pente était bosselée. Sans ses bras, il n’avait aucune chance. Quand ils débouchèrent dans le creux où les paysans fabriquaient autrefois du charbon, il comprit que la partie ne serait pas simple. La rousse Lola se tenait installée sur un monticule de bois qui attendait d’être enflammé pour donner du charbon. D’une main, elle tenait une longe au bout de laquelle un dragon au plumage beige s’agitait.
– Pierre aurait pas aimé être là, lâcha Gaspard en faisant mine d’être toujours ivre. Il a une peur panique des dragons !
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MIMYGEIGNARDE
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Il y a un an
LuizEsc
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Il y a un an
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Nicolas Bonin
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Tynah
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Il y a 2 ans