Fyctia
Qui passe ici si tard ?
Lorsque la cloche tinta pour célébrer la fin de l’office, Gaspard tenta de gagner à contre-courant l’endroit où se trouvaient les Tinteplume. Il n’avait osé prendre la parole en public, puisque personne ne l’avait fait, et se demandait à présent s’il parviendrait à les rejoindre avant que tout le monde ne parte. La foule l’obligea à attendre sous la statue de l’archange Gargan porteur de pelle. Quand il put se frayer un passage, d’abord jusqu’à l’autel, puis vers les places « nobles », il ne trouva que le prêtre qui était resté en retrait pour ranger les objets du culte.
– Mon agneau, tu cherches quelque chose ? demanda le prélat.
– Je voulais proposer mes services pour le portrait, annonça Gaspard.
– La Dame Tinteplume a quitté le pentacre par la petite porte que tu vois là-bas. Veux-tu que je leur passe un message ?
Gaspard ne l’écoutait plus. Il avait franchi quatre à quatre les quelques mètres qui le séparaient de cette porte, l’ouvrit en grand et cligna des yeux en recevant le soleil en plein visage. La ruelle pavée donnait sur un muret de pierres. Les Tinteplumes pouvaient être partis par la droite, vers la place du marché, ou par une ruelle conduisant vers la sortie de la ville et la forêt d’Elaune. En entendant le bruit d’une manivelle qu’on tourne et d’un moteur qui démarre, Gaspard se précipita vers la place du marché. Il arriva pour apercevoir deux voitures s’éloigner de lui.
En se retournant, il aperçut le marquis et ses deux fils qui se frayaient un chemin au milieu de la foule des paroissiens. Sans comprendre pourquoi ces derniers se dirigeaient ainsi vers le cimetière et sans s’expliquer pourquoi la foule était tournée dans cette direction, Gaspard se précipita vers les Sang feu en multipliant les « pardon », « excusez-moi », récoltant ici et là :
— Mais nous aussi, on veut voir !
À force de persévérance, il atteignit le premier rang, juste après que le marquis ne fut arrivé lui-même près du mur du cimetière. Là, quelqu’un avait tracé à la peinture, les vers suivants :
Qu’est-ce qui passe ici si tard, gai, gai, dessus le quai ?
Gaspard ne saisit pas ce que ces mots, issus d’une ancienne chanson, faisaient sur le mur. Leur présence semblait agacer au plus haut point le marquis et ses fils.
– Quelqu’un sait-il qui a fait cela ? grogna le marquis.
– Non, Monseigneur, s’excusa un paysan. Ce n’était pas là, tout à l’heure avant la carmonie.
Alaard, le fils aîné du marquis, que Gaspard avait croisé avant l’office dans le cimetière s’avança vers lui.
– Toi ! Tu étais dans le cimetière tout à l’heure. As-tu vu quelque chose ?
– Non, répliqua Gaspard, j’étais à l’office avec tout le monde.
– C’est vrai, Monsieur, reconnut un homme. Il était à côté de nous dans les rangs des pénitents.
– J’espère qu’il ne faisait pas pénitence pour ça ! grogna Alaard.
– Non et il ne me semble pas que cette inscription était présente quand je suis entré dans le pentacre.
– Paix mon fils, intervint le marquis. Je serais étonné si ceux qui ont commis cette « œuvre » étaient restés.
– Ils peuvent très bien être là, à savourer leur victoire ! pesta Alaard. Ils nous défient ouvertement alors que nous offrons un spectacle à ces gens !
– C’est justement parce que nous offrons ce spectacle qu’ils agissent ainsi, répliqua le marquis froidement. Contrairement à ce que tu penses, c’est un aveu de leur faiblesse. La voilà leur force ? En appeler à de vieilles ritournelles ! Allons, le gardien du cimetière effacera tout ça. Rentrons !
La mine renfrognée d’Alaard empêcha Gaspard de s’avancer vers le marquis pour lui proposer ses services. Ce n’était pas le moment. À quelques pas de là, Pierre, lui souriait. Il fit signe à Gaspard de les rejoindre avec sa mère.
– Je t’avais dit qu’il y avait de l’espoir ! murmura Pierre quand son cousin le rejoignit.
– Qu’est-ce que ça veut dire ? s’inquiéta Gaspard.
Pour unique réponse, Pierre se mit à siffler les premières mesures de l’air, puis stoppa en remarquant que sa mère lui faisait les gros yeux. Il ricana alors, puis reprit sa marche. En passant devant le Père tranquille, où une femme rousse passait entre les tables, Pierre s’arrêta. Gaspard eut une étrange impression en regardant cette femme qui devait avoir la cinquantaine. Il l’avait déjà vue quelque part.
– Père grand a préparé à déjeuner, expliqua tante Blanche. Tu n’as pas le temps pour un apéritif.
– Je reviens.
La femme rousse dit quelque chose à Pierre et sa bonne humeur s’arrêta aussi sec. Il tourna les talons pour revenir vers sa mère et son cousin. Gaspard, lui, en avait profité pour se retourner vers le pentacre et le mur du cimetière. Depuis le café, on ne pouvait pas voir l’inscription. L’auteur de celle-ci avait pris soin d’agir discrètement. Il n’eut pas le temps de réfléchir davantage à cette affaire, qu’une voix bourrue surgit du café. Boëldieu s’était levé de sa table et marchait droit vers eux.
– Blanche ! les interpella-t-il. J’ai besoin de parler à ton neveu.
Boëldieu portait son éternelle casquette grise. À sentir son haleine, on savait qu’il avait déjà entamé l’apéritif depuis un bon moment. Blanche lui fit un signe et poursuivit son chemin avec Pierre. L’ivrogne s’approcha si près de Gaspard que celui-ci devina que la dernière liqueur bue était une poire.
– T’as quelque chose à voir avec ces conneries ! gronda l’ébéniste.
– Non, j’étais à l’office.
– Bien ! Surtout tu ne dois pas t’en mêler et essaies de raisonner ton âne bâté de cousin. Tout ça n’est pas bon !
– Pourquoi ? s’inquiéta Gaspard. Ce n’est qu’une chanson.
– Écoute, chez-moi, on pose pas de questions. Ton grand-père dit que tu dessines parfaitement. Il y a quelque chose que je devais faire depuis très longtemps et qu’il va falloir exécuter promptement. Des questions ?
– On pose pas de questions.
– Bien, tu piges vite ! Pas de questions. Si on te demande, tu dis que tu viens dessiner des plans de meubles parce que j’ai la main qui tremble et que je ne peux plus le faire. Tu travailleras du moundi au quintedi. Le jour d’Ichtar, j’ai à faire, alors vis ta vie. Pareil pour septidi et primedi ! J’ai vu avec ton grand-père pour ton salaire, c’est lui qui le touchera, pas question que tu ailles boire avec ton bourricot de cousin. Ça te pose problème ?
– Non.
Boëldieu hocha la tête et retourna à ses affaires. Gaspard travaillerait pour lui quatre jours sur sept, ça lui laissait le temps pour un éventuel portrait.
C’était une belle journée de primedi. Père grand, en leur absence, avait préparé le plat préféré de Gaspard. Il avait le cœur emplit d’espoir et l’envie d’écrire une lettre pour proposer ses services. Il repensait à la chanson écrite sur le cimetière. Elle disait :
Que demande le chevalier ? Une fille à marier…
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Il y a un an
LouiseLysambre
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