Fyctia
Chapitre 8.2 Alix
Le chemin du retour vers la maison familiale me paraît un peu plus douloureux à chaque pas que je fais. Le cœur gros, j’essaie de ne pas penser à tout ce que je quitte, préférant me concentrer sur ce qui m’attend. Les hypothèses sont nombreuses. À la cour du roi, rien ne paraît impossible. J’espère seulement être à la hauteur du vicomte de Vendôme.
Ce garçon qui, lui-même, n’est pas beaucoup plus âgé que moi. Je me demande à quoi ressemble son parcours de vie et au fond de moi sommeille une certaine hâte d’entamer mon noviciat à ses côtés.
Mes parents m’attendent sur le seuil de la maison. Près du portail, le même carrosse que cinq jours plus tôt m’attend. Les cheveux, en revanche, ne présentent pas la même robe. Ceux-ci affichent des couleurs plus proches du marron clair, à la faveur des premières lueurs du soleil.
— C’est une belle journée qui s’annonce, articule ma mère la gorge serrée.
Ses yeux sont brillants de larmes mais j’admire l’effort qu’elle fournit pour garder la face. Elle ne veut sûrement pas que son chagrin me retienne. Il le pourrait certainement, si l’enjeu n’était pas trop important. Et puis, la décision de rester n’est plus la mienne. Mes parents ont sacrifié leur vie pour que la mienne exauce leurs espérances. Je leur dois bien ça.
Ma mère s’avance pour me prendre dans ses bras. J’aimerais la serrer aussi fort qu’elle, mais j’aurais peur de ne plus la lâcher, si je m’y résolvais.
— Prends soin de toi, Alix. Et reviens-nous voir dès que tu en auras l’opportunité, d’accord ?
Elle recule d’un pas et j’acquiesce alors. Mon père s’approche et place ses deux paumes solides sur mes épaules. Ses pouces épais enfoncent le lin de ma chemise dans mes chairs, provoquant une douleur dans laquelle je puise l’énergie de ne pas céder à la couardise.
— Je suis fier de toi, mon fils. Ces mots sont difficiles à prononcer. Dans ma famille, nous n’y avons jamais été accoutumés. Reste fidèle aux valeurs que ta mère et moi t’avons enseignées. Ne laisse pas les mœurs de la cour avoir raison de ta droiture. Entendu ?
— Entendu !
Mon père me tend une poignée de main qui me broie les os. Cette névralgie s’avère salvatrice, car elle distrait mon cœur tourmenté du chagrin qui l’assiège.
Une boule logée dans la gorge, je tourne les talons et marche en direction du carrosse dans lequel mes bagages m’attendent déjà. Vêtu d’une livrée du même acabit que la fois précédente, mais dans des tons plus clairs rappelant le beige, Vincent m’attend.
— Monsieur Faucheux, me salue-t-il d’un signe de tête respectueux.
Je marque un temps d’arrêt, saisi par l’étonnement. Personne ne m’a encore désigné par cette appellation. Il faudra sûrement que je m’y fasse, à la cour. Les familiarités n’y auront pas leur place. Je doute que le roi et son entourage m’appellent « Alix » par monts et par vaux.
Mon cœur tambourine. J’aimerais me retourner pour jeter un dernier regard sur ma mère, mon père et mon domaine. Le courage me manque. Alors je pose un pied sur la première marche du carrosse, puis m’engouffre à l’intérieur. Une banquette capitonnée d’un rouge flamboyant m’invite à m’asseoir. Je m’exécute alors, me contrôlant pour ne pas jeter un regard en arrière.
Les larmes me montent, mes paupières les retiennent. Je suis plus fort que ça, je ne peux pas me laisser submerger par l’émotion.
Vincent monte à son tour et s’installe face à moi. Le dos bien droit, le regard fixe, il ne dit mot durant la première partie du voyage. Pour ma part, je la consacre à essayer d’endiguer la houle qui gronde dans mon cœur. Je ne pars pas à la Bastille mais à Versailles. Cette opportunité est une chance inestimable. Si monsieur Flacoret n’avait pas parlé de moi au victime de Vendôme en d’excellents termes, je n’aurais jamais pu me trouver là.
Comme mon futur maître me l’a si bien dit, ma vie est sur le point de changer. Et je vais tout faire pour l’apprécier à sa juste valeur, me construire à la cour et revenir les poches remplies de richesse pour qu’enfin mes parents puissent vivre paisiblement. La perspective de leur rendre la mesure de leurs sacrifices me remet du baume au cœur.
Après ce qui me semble être des heures de cavales durant lesquelles Vincent n’a pas bougé d’un pouce, je tombe dans l’ennui profond. L’envie d’être déjà arrivé à bon port me titille, puis l’effroi me saisit. La dernière fois que j’ai ressenti l’envie de me trouver en deux lieux différents au même moment, je suis sorti de mon corps. Je doute que cela soit du meilleur effet, face au valet du vicomte de Vendôme.
Il ne manquerait plus que je sois accusé de sorcellerie et d’hérésie avant même d’arriver au palais. Ce n’est pas la Bastille qui m’attendrait, mais l’exécution sur la place publique. Une sueur froide calme aussitôt mon ennui.
Histoire de me distraire, je décide de poser quelques questions :
— Quand arriverons-nous, Vincent ?
Le valet arque un sourcil. Pour la première fois, je note le dédain avec lequel il me toise. J’ai l’impression de le salir, rien que par ma présence.
— La patience est une vertu qu’il vous faudra acquérir, à la cour du roi. Certains y ont laissé des plumes pour moins que ça, monsieur.
Le dernier mot me fait toujours me sentir aussi étrange.
— Je tâcherai de m’en souvenir. Vous travaillez depuis longtemps au service du vicomte ?
— Depuis son entrée à la cour, il y a deux ans.
Deux années seulement et il occupe déjà un telle place de choix ? Je me demande de quelle manière il a bien pu gravir les échelons, pour damer le pion à tous ceux qui rêveraient d’exercer sa fonction.
Avide d’agir convenablement et d’être à la hauteur des espérances qui ont été placées en moi, je demande :
— Il y a-t-il un conseil dont vous pourriez m’aviser, pour commencer mon noviciat dans les meilleures conditions ?
— Monsieur le vicomte de Vendôme est une personnalité singulière, me répond mystérieusement Vincent. Oubliez toutes les idées que vous avez de lui et tout ce que vous savez de la manière de vous comporter avec un gentilhomme. Soyez prêts à tout et ne vous laissez jamais prendre au dépourvu.
Vincent tourne la tête pour observer l’horizon, puis conclut :
— Rien n’est moins élégant qu’un visage arborant la surprise, dans un monde où tout le monde prétend aimer son voisin plus que sa propre mère.
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Pat_de_Verre
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Mélanie Lemaire
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Kentin Perrichot
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Kentin Perrichot
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