Fyctia
L'Entre-Deux
EYNON
Je caressai l'envie de jeter ma valise à la figure de Calhadri. Comme Valrek l'avait fait avec moi quelques minutes auparavant. Elle avait beau sagement se couvrir la bouche d'une main, il était évident à son teint rougeaud et aux soubresauts de sa poitrine qu'elle n'allait pas tarder à éclater de rire. Et tant pis si j'avais frôlé la crise cardiaque !
— Cheveux blafards. Odeur bizarre, ronfla le changelin en revenant à la charge depuis l'Entre-Deux.
— Sujet sensible, Bourdon pénible ! mimiquai-je.
À mon grand regret puisque j'en faisais dorénavant les frais, cette façon de s'exprimer lui venait de nous. Calhadri et moi la lui avions enseignée dans l'unique but d'agacer nos pères qui pensaient que nous n'étions pas assez fermes dans l'éducation de notre petit compagnon. Nous avions rétorqué que Bourdon était notre ami, et non une marionnette agissant à notre guise, et avions inventé des chansons insolentes (d'où les rimes récurrentes) que le dragon prenait un malin plaisir à débiter aux moments les plus gênants. Comme lorsqu'il avait entonné « La Rengaine du Cochon qui pète » au cours d'un dîner officiel réunissant les Chanceliers du continent, ainsi que les Mangeurs de Péchés à leur service. De par notre position de "fille & fils de…", Calhadri et moi avions été tenus d'y assister et les choses avaient quelque peu dégénéré.
— Bague moche, viande grillée ! No-No tout cassé !
Sans crier gare, Bourdon me croqua vertement l'oreille. Sans doute pour me libérer du marqueur. Cette mauvaise farce démultiplia l'intensité des élancements qui me martyrisaient depuis Havensburg. Mon estomac manqua de se soulever et j'éloignai le diablotin en agitant les mains autour de moi.
— Saloperie ! m'écriai-je. Je vais t'empailler, tu vas voir !
— Gros mot, pas bien ! Gros Nigaud, vilain !
Vexé, il prit la coupole en ligne de mire et gagna en altitude, puis redescendit en piqué en vrombissant comme une abeille en furie.
— Je m'en occupe ! anticipa Calhadri.
Les yeux plissés, elle se concentra afin de canaliser l'énergie du changelin à l'aide d'impulsions mentales. Nous procédions ainsi quand Bourdon peinait à se recentrer de lui-même. Au dernier moment, il rectifia sa trajectoire et atterrit en douceur sur une de mes spalières. Apaisé, il se lova dans le creux de mon cou et frotta son museau contre ma joue.
— Content-content ! chantonnait-il sur plusieurs octaves. Maman Bourdon, Papa Bourdon, Bébé Bourdon. Comme avant !
Fredonnant avec lui, Calhadri s'accroupit devant moi et nous nous appliquâmes à le gratter sous les aisselles comme il aimait tant. L'entreprise exigea quelques contorsions de notre part.
— Tu lui as beaucoup manqué, mais comme tu peux le voir, il est resté fidèle à lui-même ! déclara-t-elle.
Rassasié de ces privilèges, le changelin bomba le torse sur son perchoir de fortune et roucoula en battant des ailes pour nous remercier. Autant dire que ma coiffure ne ressemblait plus à grand-chose après les vents contraires qu'il m'infligea de ses quatre éventails mal ajustés.
Calhadri céda finalement aux sirènes de la moquerie. Son rire voleta entre les murs oblongs du hall, pareil à des lucioles sous une cloche de verre. À n'en pas douter, Papa se serait lui aussi amusé de mes disputes amicales avec Bourdon. L'Unique l'autorisait-Il à nous observer de temps à autre à travers ses yeux de marbre ? À cette pensée, le chagrin m'affligea de plus belle. Nous étions si heureux tous ensemble à l'époque, mais les plus grands bonheurs étaient éphémères et il ne me restait plus qu'une immense impression de gâchis.
Bourdon ne faisant plus de fixette sur mes cheveux ou mes oreilles, je pus me remettre debout sans conséquences fâcheuses. Empêtrée dans ses jupons, Calhadri s'échinait à m'imiter. Le visage impassible, je portai mon regard dans la direction opposée et lui proposai - sans mot dire - de s'aider de ma main gauche. À peine s'était-elle relevée que Leidref et Diatomée s'engouffrèrent derrière nous dans le hall, poussant le dragon à sauter de mon épaule pour s'éclipser dans l'Entre-Deux.
— Vous êtes encore là ? s'étonna le Chancelier.
— On est tombés dans une embuscade, expliquai-je en reprenant mon sac. Où puis-je déposer mes affaires ?
J'avais besoin de retrouver un endroit rien qu'à moi, sans surveillance ni préjugés. Ces derniers jours m'avaient tiraillé de tout côté, si bien que je ne parvenais plus réellement à définir qui j'étais, ce que je voulais ou ce que j'attendais des autres. Il me fallait un moment hors de la société pour me vider de mes pensées comme j'allais sortir mes effets personnels de ma valise.
Leidref se racla la gorge.
— Je ne savais pas si tu souhaiterais reprendre les quartiers que tu partageais avec ton père ou si tu préfèrerais t'installer dans des appartements neufs.
J'allais devoir trancher entre un foyer peuplé de souvenirs doux-amers et un espace vierge des fantômes du passé…
— Je ne suis pas sûr de le savoir moi-même.
— J'ai fait préparer les deux en prévision. Je peux t'indiquer l'emplacement de la seconde option. Tu me feras part de ton choix lorsque tu seras fixé.
J'acceptai d'un hochement de tête, puis adressai un sourire indécis à Calhadri avant de la dépasser pour rallier les plus proches escaliers. Ceux-ci s'élevaient en arcs de cercle depuis les flancs du grand hall.
Arrivé sur les lieux, Leidref me confia un trousseau de clés qui me permettrait de déverrouiller les deux logements. Il fit mine de me suivre lorsque je m'engageai à l'intérieur, mais je rabattis partiellement la porte pour l'en dissuader.
— Pas maintenant, s'il vous plaît. C'est trop d'un coup.
Je n'allais pas tarder à me fragmenter en mille morceaux. Nul ne pourrait me reconstituer après cela. Le Chancelier comprit la situation et accéda à ma requête.
— Alors je te laisse quartier libre pour aujourd'hui. Le dîner sera proposé à dix-neuf heures, si tu as faim le moment venu. Autrement, n'hésite pas à te servir de jour comme de nuit en cuisine. Le personnel est averti de ton retour, on ne te dira rien.
Loin des récriminations du Diacre et de ses sbires, du chahut de la vie en pensionnat et des cris de Pécheurs qui nous hantaient depuis les tréfonds du bâtiment troglodytique, je redécouvris la richesse du silence lorsqu'il m'enveloppa. Spacieux, les appartements donnaient vers l'Est, ainsi je pourrais voir le soleil se lever. J'appréciais de ne pas être situé plein nord, car outre le froid, j'aurais eu à redouter que le vent ne me portât les échos des faubourgs à chaque ouverture de fenêtres à la belle saison. Un lit à baldaquin et une malle trônaient au centre, encadrés d'un côté par une série d'armoires et de bibliothèques, de l'autre par un secrétaire et de larges fauteuils disposés autour d'une table basse. En plus d'onéreux tapis, rideaux et fourrures, quelqu'un avait disséminé livres et figurines sur les étagères pour donner un certain cachet à l'endroit sans l'envahir pour autant.
— Pourquoi pas ? soupirai-je en m'affalant sur le matelas.
34 commentaires
Judith | Fyctia
-
Il y a 3 ans
Thalyssa Delaunay
-
Il y a 3 ans
Merixel
-
Il y a 3 ans
Thalyssa Delaunay
-
Il y a 3 ans
clecle
-
Il y a 3 ans
Thalyssa Delaunay
-
Il y a 3 ans
Pierrot
-
Il y a 3 ans
Nicolas Bonin
-
Il y a 3 ans
Thalyssa Delaunay
-
Il y a 3 ans
Lety29
-
Il y a 3 ans