Fyctia
43. Exil (3/3).
Un silence succéda à son timbre analytique. Comme si rien ne pouvait venir contrarier l’exposé de Yanis. Sauf, peut-être, le rire de son compagnon qui troua le mutisme ambiant.
— Il est fan de Mariés au premier regard, se moqua-t-il en caressant la nuque de son compagnon comme pour mieux faire passer la raillerie. Il s’est fait tous les épisodes de toutes les saisons, et depuis il se prend pour un expert.
— Sauf que là, l’analyse n’est pas compliquée, nuança Yanis, pas vraiment vexé. On est sur un cas typique de manque de communication et d’insécurité.
Le raclement du transat sur le sol força le couple à relever les yeux de concert. Dorian s’était levé. Las, il imposait son départ plus qu’il ne l’annonçait. C’était une mauvaise idée. Qu’est-ce qu’ils savaient de lui pour se permettre de le juger ? Que connaissaient-ils de Joséphine pour prétendre qu’elle avait encore besoin d’être rassurée ? Il lui avait demandé de l’accompagner, merde ! Peu importait la manière de le faire, le message était le même : je veux que tu viennes. Alors oui, peut-être qu’il s’était convaincu qu’elle dirait non, peut-être qu’il avait tendu la ligne pour lui permettre de le faire, peut-être que l’habitude du rejet l’avait poussé à agir de la sorte et espérer qu’elle serait différente, mais… Il arpentait les toits pour la rejoindre, il lui avait même ouvert son appartement, bordel ! Et elle ? Elle le planquait comme son vilain petit secret.
Une main accrocha son poignet. Interrompu dans sa fuite, Dorian coula un regard en direction de l'inconscient qui initiait un contact. Yanis ôta immédiatement ses doigts. Courageux mais pas téméraire.
— Appelle-la, articula-t-il néanmoins péniblement. Appelle-la et dis-lui.
Lui dire quoi, au juste ? Si Dorian n’avait pas entrouvert les lèvres, ses traits d’ordinaire impassibles avaient dû laisser échapper l’expression de son questionnement puisque Yanis reprit :
— Sérieux, regarde-toi ! T’es comme un fauve qu’elle aurait apprivoisé, et dès qu’elle s’éloigne un peu c’est retour à l’état sauvage. Et dans ton cas, c’est pas pisser partout et hurler à la lune, hein. On a vu des appels de la nature autrement plus festifs.
De toute façon, il était trop tard pour l’appeler. Ou trop tôt ? À moins que… Son portable en évidence sur son lit, Dorian tournait autour comme si s’en emparer risquait de déclencher un piège à la Indiana Jones et les aventuriers de l’Arche Perdue. Il se faisait l’effet d’un loup en cage. Ou d’un chat à la Schrödinger. S’il ne passait pas cet appel, il pouvait encore accorder le bénéfice du doute à Yanis. Mais s’il le passait et que Joséphine démontait toute sa théorie ? Ce serait un retour inexorable à la case “vilain petit secret” dont Dorian ne voulait plus se contenter. Si cet éloignement avait servi à quelque chose, c’était à cette épiphanie. L’euphorie des premiers instants avait occulté un temps la plaie béante, lui avait permis d’ignorer la douleur pour se focaliser sur le joli bandage. Comme un enfant qu’on soigne d’un bisou magique et d’un pansement Peppa Pig. Sauf que sur un cœur gangréné et une confiance poignardée, ça n’allait pas suffire. Ça ne pouvait plus suffire.
Quelle heure était-il, à Paris ? Trois heures plus six… Neuf heures du matin. Joséphine était forcément éveillée. Ce constat accentua nervosité et moiteur des paumes chez le danseur. Il n’avait jamais été sujet au trac. Il avait dansé devant des milliers de personnes, passé des concours qu’on ne souhaiterait pas à son pire ennemi, et brusquement tremblait devant un téléphone portable ?
Lentement, il approcha la bête. Un genou après l’autre sur le matelas. Il n’allait pas pouvoir fuir éternellement la confrontation. Certes, la provoquer à des milliers de kilomètres de distance n’était probablement pas l’idée du siècle, mais le suspense avait assez duré. Dorian avait besoin de savoir ce qu’ils étaient l’un pour l’autre afin de déterminer qui il était, lui.
Et parce que ça ne pouvait se faire à moitié via un seul des cinq sens, il appuya sur le bouton d’appel visio. Qu'importait qu’il la cueille au réveil, les cils collés et le cheveu en friche, c’était même mieux ainsi. Elle n’était jamais plus belle que dans ces instants-là.
Une sonnerie. Deux sonneries. Trois sonneries. Puis répondeur.
C’était pas supposé être plus long, le nombre de sonneries ? Dans le doute, Dorian réopéra le même geste. Les membres gourds, la bouche pâteuse, il regrettait sa bière de mauvaise qualité qui agissait sur son épuisement comme un abrutissant.
Une sonnerie. Deux sonneries. Répondeur.
L’agacement échauffa son épiderme, la panique démultiplia les coups de son cœur contre ses côtes. Nouvel essai. Dernier essai, promit-il à sa fierté et son égo.
Répondeur direct.
C’était quoi ce bordel ? Venait-elle de couper son portable ? Au lieu d’explications rationnelles, son crâne lui imposa des images douloureuses de corps enchevêtrés, de corps ensommeillés que la sonnerie avait dérangés. Il s’imagina mille raisons justifiant ce rejet, et toutes étaient plus perverses les unes que les autres. Dans ces scenarii, Joséphine n’était jamais seule, mais elle s’avérait systématiquement moqueuse. Cruelle.
Il en lâcha son téléphone sur le matelas. Ses grands doigts en étau contre son crâne, il geignit son mal être. Sa folie. Non, Joséphine n’était pas comme ça. Ce n’était pas elle. C’était lui. C’était l’image qu’il avait de lui-même. Son imaginaire biaisé lui imposait des images déformées, craquelées et noircies par endroit.
La sonnerie de la notification fut salutaire. Un court instant.
Les poubelles. Ce seul mot repris en écho, vrilla au tréfond des entrailles de Dorian. Les poubelles. Sérieusement ? Ca flottait comme une définition, une place attitrée. Une condamnation à mort.
Lorsque le portable sonna quelques instants plus tard, ce fut de toutes ses forces que Dorian l’envoya percuter le mur d’en face.
Plus que trois représentations. Cinq jours, sept heures de vol et un répondeur saturé.
7 commentaires
WildFlower
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Il y a 8 mois
ambre_revant
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Il y a 8 mois
Ophélie Jaëger
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Il y a 8 mois
ambre_revant
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Il y a 8 mois
Ophélie Jaëger
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Il y a 8 mois