Ophélie Jaëger L'albatros 42. Pion (1/3).

42. Pion (1/3).

Dorian

Les portes claquaient, les pointes crissaient sur le parquet abîmé, l’odeur chimique de laque supplantait à peine celle de la sueur imprégnée dans les costumes de scène. A force de journées à double représentations, les costumières n’ayant le temps de nettoyer les vêtements, utilisaient la technique de la vodka pour épargner quelques narines. Une moitié d’alcool, l’autre d’eau, et le mélange pulvérisé sur l’intérieur des costumes aidait à atténuer temporairement les reliquats des efforts passés. On était bien loin du glamour imaginé par le parterre de spectateurs se pressant dans la salle, mais ces derniers ne renifleraient que les parfums capiteux des mesdames du premiers rangs d’orchestre. Ce n’était certes plus enviable que l’odeur de fond de bar du costume de Dorian, mais ça sonnait plus comme le débordement de luxe que l’on attend d’une soirée au Palais Garnier.


Dans le caquètement régulier des ateliers de maquillage, Dorian observait son reflet. D’ordinaire, il enfilait ses écouteurs pour s’épargner un début de migraine, mais pas lorsque Marilou était aux pinceaux. Et c’était souvent Marilou, puisqu’elle était la seule à parvenir à l’approcher sans qu’il ne se crispe. La maquilleuse demeurait une constante depuis qu’il avait intégré le corps de ballet. Malheureusement, l’heure de la retraite approchait à grands pas. Malheureusement pour lui, car Marilou ne cessait de lui dévoiler avec enthousiasme tout ce qu’elle avait prévu de faire dans sa grande maison en Dordogne. Le marché du village, trois fois par semaine, ses petits-enfants qu’elle pourrait enfin prendre le temps de voir grandir, le grand jardin dans lequel elle s’empresserait de faire un potager, les livres qu’elle achetait en grand nombre mais qu’elle n’avait pas le temps d’ouvrir, et son mari qu’elle ne faisait que croiser depuis des années. Dorian était ravi pour elle, mais ne parvenait à ôter de son esprit qu’il lui faudrait bientôt s’habituer à une autre.


Brusquement, le silence se fit. Même le bruissement des tissus sembla suspendu. La voix de Marilou s’était éteinte en pleine phrase, et le reflet de Dorian fronça les sourcils en même temps que lui.


Dans l’encadrement de la porte, la silhouette ratatinée du Directeur de la Danse venait de se matérialiser. L’homme, d’un âge indéfinissable mais probablement canonique, annonçait toujours ses apparitions du martèlement de sa canne qui le précédait en tout lieu. Les rêveries de Marilou avaient empêché ce détail d’atteindre les oreilles du danseur.


Tout ce que la petite salle comptait de ballerines retint son souffle. Lorsque l’homme se déplaçait, le tranchant de la guillotine suivait de près. Oh, il n’allait virer personne, ce n’était pas son mode opératoire, mais il allait distribuer ses ordres litigieux qui ne sauraient être contestés en public.


— Jézéquel, minauda-t-il de son timbre mielleux.


Merde. Il était la cible. Le reste de la loge maquillage retourna à ses occupations, tandis que la canne se dirigeait droit vers lui.


City te veut, poursuivait l’homme à la démarche malhabile.

— Oui, c’est prévu.

— Pour avril, n’est-ce pas ?


Dorian hocha la tête sans quitter des yeux les verres teintés du directeur. L’homme s’était immobilisé dans son dos et fixait son reflet. Marilou avait rangé temporairement ses pinceaux et se tenait stoïque dans un coin pour ne surtout pas importuner le danseur et son patron.


— Changement de programme, ce sera pour janvier, annonça le vieil homme armé de son sourire le plus artificiel.

— Janvier quand ? Parce que janvier c’est littéralement demain, s’affola Dorian dont les plans s’avérait être en sursis.

— Deuxième quinzaine.


Soit. Ce n’était pas l’idéal, mais au moins ce soir et les semaines à venir étaient épargnés.


— Combien de temps ? interrogea-t-il ensuite.


L’homme dans le miroir eut un sourire malicieux. Voilà, il était là le piège.


— Deux semaines.


Deux semaines ? Comment ça deux semaines ? Les déplacements ne duraient jamais autant. Qu’est-ce qui pouvait justifier un prêt de cette durée ? Les questions se bousculaient sous son crâne, le sentiment d’injustice également, mais dans le miroir, Dorian demeurait parfaitement impassible.


— Ton planning était libre, j’ai vérifié, poursuivait l’odieux petit totalitaire.


Bien sûr qu’il n’avait rien de prévu, il s’agissait d’une pause bien méritée après avoir assuré le tunnel des fêtes. Encore une bonne semaine avant la reprise scolaire qui acterait la fin des doubles représentations, et la fin de Giselle également. Encore une semaine, et il aurait eu droit à la perspective de quelques jours sans engagement professionnel. Juste du repos. Du repos et elle. Jamais il n’avait été question qu’il enchaîne Giselle puis deux semaines à New-York.


— Ils veulent la triplette de Béjart.

Le chant du compagnon errant, l’oiseau de feu, et ?

Le Boléro.


L’oiseau de feu, Dorian ne le dansait pas, et une prise de rôle réclamerait bien trop d’entraînement pour qu’il soit prêt d’ici quelques semaines. Et le chant du compagnon errant nécessitait deux danseurs…


— Qui ? demanda-t-il alors.

— Loup.

— Et pour le boléro ?

— Tu le danses.


Cette fois, les traits de Dorian laissèrent transparaître une émotion. La contrariété ? Non, la crainte. Ce rôle épuisant demeurait un cadeau empoisonné. De longues, très longues minutes de chorégraphie sans pause, sans respiration, jusqu’à la dernière note aussi mourante que chacun des membres du soliste. Ces dernières années, le rôle avait été attribué à des femmes, permettant une réinterprétation modernisée et actuelle de ce ballet marqué par son époque. Pourquoi, brusquement, le rendre à un homme ?


— Tu seras parfait, affirma le directeur en claquant de sa canne contre le sol. Je te laisse voir les détails avec l’administration, et Toï toï toï pour ce soir, les enfants…


Le vieil homme effectua une rotation sur ses jambes malhabiles et déploya son regard fumé sur la faune environnante. Quelques sourires s’esquissèrent timidement, mais aucun son ne se fit entendre avant que le claquement de la canne ne reprenne en s’éloignant. Et soudain, toute la petite salle expira d’un même sonore soupir de délivrance. Les regards coulèrent vers le danseur renfrogné. Des regards désolés, des regards soulagés.


— New-York, c’est pas la pire des destinations, tenta Marilou en reprenant son jeu de pinceaux.

— Tu sais si Loup est présent, ce soir ? l’interrompit-il sans autre forme de procès.

— Je crois qu’il répète pour l’Oiseau de Feu au studio…


Dorian ne lui laissa pas le temps d’achever sa phrase ni même la désignation dudit studio, il venait de bondir hors du fauteuil de maquillage. Il n’avait besoin d’aucune précision, il savait très bien quel studio s’avérait tout indiqué pour ces entraînements nocturnes. Ses boots d’échauffement aux pieds, il cavalait dans ce dédale avec l’aisance d’un Thésée. Les échos du génie de Stravinsky le confortèrent bientôt dans son intuition première.

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10 commentaires

WildFlower

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Il y a 10 mois

Sans pitié le dirlo... Pas de repos pour les braves 🥲
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