Ophélie Jaëger L'albatros 37. Noël (3/3).

37. Noël (3/3).

— Mais quel gentleman, Oona, t’as vu ça ? A ton avis, il te laisse ton intimité ou bien c’est la vue de ta crotte qui le rebute ?

— Caca, répondit l’enfant au vocabulaire monomaniaque.

— C’est la fille de Natasha, c’est ça ? interrogea l’homme qui fixait toujours la fenêtre.


Joséphine hocha de la tête avant de réaliser qu’il ne pouvait le voir. Un “oui” formulé à voix haute, et une couche propre réclamée plus tard, Dorian reportait son attention sur le duo.


— Et le père, c’est lequel ?


Comment ça “lequel” ? Joe hasarda un regard perplexe en sa direction. Il entendait quoi par là, que Tasha pouvait être adepte des partenaires multiples et qu’elle ne saurait identifier le père de son enfant ?


— C’est pas quelqu’un de la Résidence ?


Oh, ça… Oui, sa question pouvait sembler légitime, après tout ils étaient nombreux à s’occuper de cette enfant. Rien que le fait que Joséphine se charge de ce change en lieu et place de Natasha en était la preuve évidente.


— Non, juste un connard du CAC 40 qui s’est pris pour un pygmalion jusqu’à ce qu’une capote fasse mal le job.

— Attends, quoi ?

— Et oui, des mois à lui promettre la lune pour voir la sienne, et au premier test positif, ciao bye bye…

— Non, non, rembobine. Le préservatif c’est pas 100% fiable ?


L’expression horrifiée sur son visage n’était pas feinte. Joséphine le contemplait avec incrédulité tout en rhabillant Oona d’une main. La force de l’habitude.


— T’as cru que c’était le bouclier de Captain America ? T’inquiète pas, j'suis sous contraception.


Son soupir de soulagement non plus ne sembla pas feint. Joséphine le fusilla du regard en se redressant, la petite dans les bras. La couche sale dans une main, Dorian extirpa son téléphone de sa poche de l’autre.


— Ok, toi c’est bon, mais faut quand même que je passe quelques coups de fil.


Il pianotait déjà, et le hoummous ingurgité quelques instants plus tôt remonta immédiatement dans la gorge de Joe. Ses cils picotaient déjà, lorsqu’elle perçut le frémissement d’un sourire contre les lèvres masculines. Il se foutait d’elle ?


— Connard ! expulsa-t-elle face à son éclat de rire.


Et tout le trajet retour jusqu’au grand salon se trouva ponctué du nouveau mot préféré d’Oona.


L’instant d’après, ils se trouvaient dans le salon, Dorian dans un fauteuil, Joséphine sur un bout de sofa juste à côté. A voix basse elle l’informait des prénoms, domaine de compétence et spécificités de chacun. Mariposa l’historienne youtubeuse passée maîtresse dans l’art de la vulgarisation. Basile, l’artiste peintre pro des fourneaux. Céline, l’autrice énervée fan de pelles dans tous les sens du terme. Eliott le pianiste, Virginie la soprano…


— Jules, que tu connais déjà, et… merde, c’est quoi son nom à lui, déjà ?

— Bastien, lui souffla Tasha en se matérialisant entre eux.


Accroupie, un coude sur chacun de leur accoudoir respectif, elle observait avec eux l’homme taciturne installé en tailleur au pied du sapin. D’un geste las, il répétait quelques notes sur le xylophone qu’Oona avait traîné jusque là. La fillette avait été nourrie, et depuis patientait pour l’ouverture des cadeaux au côté du dépressif qu’elle appelait “connard”.


— Et ça pourrait vous intéresser, il est question qu’il libère sa chambre bientôt…


L’onomatopée qu’expira Joséphine força Dorian à se pencher en avant pour la percevoir par-delà Natasha.


— Et ça pourrait nous intéresser parce que…? demanda-t-il visiblement intrigué.

— Parce que Jules pourrait alors la récupérer… lui répondit Joséphine soudain rêveuse.


Et si Jules obtenait sa propre chambre, alors il dégagerait de la sienne. Ca ne changeait rien au fait qu’elle demeurait difficile d’accès pour Dorian, mais au moins Cerbère aurait libéré la porte.


— Pardon de me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais pourquoi vous allez pas chez toi ? demanda Natasha en tournant un regard interrogateur en direction de Dorian.

— Allez chez Dorian pour quoi faire ?


La tête d’Eliane venait d'apparaître au-dessus de l’épaule de Joséphine qui manqua de lâcher son verre de vin blanc sur le tapis persan.


— Pour travailler au calme sur la biographie. A la Résidence c’est bien trop bruyant et Joe prend du retard, mentit Tasha avec le naturel de l’actrice de talent.


Même Joséphine était à deux doigts de croire à son mensonge et acquiesçait face à ce constat de retard avéré. Certes, la Résidence n’y était pas pour grand-chose, mais factuellement le retard était bien là.


— Venez travailler ici, proposa Eliane. Parce que l’appartement de Dorian…


Sa grimace intrigua Joe. Il avait quoi l’appartement de Dorian ? Etait-il insalubre ? D’un goût douteux ? Non, la jeune femme ne parvenait à se représenter le danseur autrement que dans un logement propre et bien organisé. Alors quoi ? Vivait-il avec quelqu’un ? C’était qui ce quelqu’un ? Une quelqu’une ?


— Je n’aime pas trop recevoir, expliqua Dorian face à l’interrogatoire muet de Joséphine.

— Doux euphémisme, mon chéri, rétorqua Eliane en se redressant. C’est moi qui lui ai trouvé cet appartement, et pourtant je n’ai jamais été autorisée à y mettre les pieds.


La curiosité de Joséphine plus que piquée, elle suivit le mouvement de cette foule qui gagnait la table et le repas au fumet délicat, sans jamais quitter du regard cet homme délicieusement étrange au logement interdit. Son imagination fourmilla de mille et unes raisons justifiant cette zone de non droit, et aucune ne parvenait à étancher sa soif.


— Arrête, soupira-t-il tandis qu’elle se laissait tomber sur la chaise à ses côtés. Je ne sais pas quel scénario ton cerveau est en train de tricoter, mais y a rien de fou. C’est juste chez moi, avec tout ce que ça implique, et au même titre que je n’aime pas me raconter, j’aime encore moins laisser entrer dans mon appart. Ou dans ma loge, d’ailleurs.

— J’y suis entrée dans ta loge, nota-t-elle.


Basile s’affairait à servir les assiettes et les faire tourner, mais l’attention de Joséphine était ailleurs. Si bien que Dorian dut réceptionner son assiette à sa place et la ranger devant elle.


— Tu t’es incrustée dans ma loge, nuance, et je t’ai mise à la porte.

Oui, enfin seulement après s’être partiellement déshabillé en sa présence. Détail qui avait son importance mais qu’il omettait volontairement pour lui faire porter seule la responsabilité de cette première entrevue apocalyptique. Elle l’aurait bien interrogé plus avant quant à ce mystérieux appartement et les probabilités pour qu’elle y ait ses entrées un jour, mais Jules venait de s’échouer sur la chaise libre à ses côtés. Bon sang, quel idiot s’était occupé du plan de table ? Eliane tout sourire agitant les cinq doigts d’une main répondit à cette mutique interrogation. Ok, la vieille se vengeait.


Était-ce ainsi que Joséphine passerait l’intégralité de son repas ? Partagée entre l’envie d’enlacer les doigts de Dorian sous le secret de la nappe de lin, et la certitude que son frère ne manquerait pas de l’interroger sur la disparition de son bras sous la table ? L’enfer


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14 commentaires

Mikazolinar

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Il y a un an

Je suis trop curieuse pour l'appart de Dorian du coup

Ophélie Jaëger

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Il y a un an

Ne le répète à personne, mais je suis justement en train de l'écrire

WildFlower

-

Il y a un an

J'attends le moment où ça va exploser, tic tac tic tac...
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