Fyctia
26. Mansarde (4/4).
— Il est plus fier d’être général des armées que d’être père… balbutia-t-elle péniblement.
Depuis longtemps, le cliquetis des touches avait cessé, et l’écran délaissé était redevenu noir, offrant à Dorian le reflet de sa consentante victime. Paupières closes, lèvres entrouvertes, sa tête dodelinait d’avant en arrière, jusqu’à venir s’échouer contre l’épaule du bourreau. Elle était trop proche désormais, ses gestes ne bénéficiaient plus de l’amplitude nécessaire dans son dos. Il aurait pu les suspendre. Il aurait dû les suspendre. Au lieu de quoi, les doigts s’aventurèrent contre une taille qu’ils contournèrent délicatement. Ils suivirent les ondulations d’un ventre soumis au chaos d’un souffle. Plus rien ne légitimait sa présence en ces lieux, sous le tissu, contre un estomac chaud et frissonnant. Le bout d’un majeur rencontra un peu de dentelle et Dorian su qu’il était allé trop loin. Pourtant, il n’y pouvait rien, si ce n’est résister à la tentation de remonter encore, de libérer les otages, et d’y assurer sa prise. Il avait encore tellement de questions, tellement de réponses en attente.
La respiration pénible, ses lèvres cherchèrent à former une nouvelle interrogation. Et comme s’il venait de déclencher une alarme silencieuse, son otage se délesta trop rapidement de son syndrome de Stockholm. Son nez s’exfiltra de son cou en même temps que les doigts féminins accrochaient leurs homologues masculins coincés sous le tissu.
— Je peux jouer aussi ? avait-elle demandé.
Mais elle ne sollicitait aucune permission, et ne souffrirait aucune contradiction. Dorian avait trop taquiné l’allumette qui mettrait feu à son bûcher. En une fraction de seconde, à peine le temps d’une déglutition lourde et pénible, Joséphine s’était retournée, et à genoux entre ses cuisses, assiégeait une fois encore le donjon. Les paumes masculines avaient été éjectées de l’épiderme crépitant, tandis que celles de l’autrice remontaient à plat contre ses jambes. Il n’allait quand même pas se faire avoir de la sorte ? Technique éculée à laquelle ses nerfs déjà épuisés ne sauraient résister. Comment faisait-elle pour afficher une si belle assurance désormais, tandis que quelques instants plus tôt elle se tenait à sa merci dans le creux de sa main ?
— Et tes parents ? lui retourna-t-elle sa propre question de cette bouche dangereuse et tentatrice.
Ses mains cavalaient à présent le long de ses cuisses, y imprégnant toujours plus leur marque, leur empreinte. Son buste l’acculait à mesure que ses doigts remontaient. Dorian ne respirait plus. Ou à peine. Peut-être allait-il crever ? Qu’importe, il percevait le sacrifice de sa vie comme une aubaine.
— Alors ? insistait-elle encore, ses ongles traçant leur sillon contre son aine.
— Abandonné à la naissance, jamais adopté. J’en ai pas, crachota-t-il sa confession malgré lui.
Il n’en parlait pas, n’en faisait jamais état, car les réactions étaient toujours identiques. Pathétiques. Et Joséphine ne faisait pas exception. Face à cela, elle ne différait plus en rien du reste du monde. Ses dents relâchèrent sa lèvre inférieure pour ne plus afficher qu’une moue contrite. Ses doigts dégringolèrent de ce bas ventre à peine entamé et revenaient se poser sagement entre les cuisses féminines. Son buste s’était décollé, son corps avait reculé. Mais tout ceci aurait pu demeurer supportable s’il n’y avait eu, dans son œil, cet éclat de pitié.
— Non, pas ça, la prévint-il.
— Quoi ? chercha-t-elle à savoir alors qu’elle n’avait encore lâché le moindre mot.
— Rien, je… faut que j’y aille.
Rien, absolument rien de cette dernière demi-heure n’avait de sens. Dorian avait perdu son précieux contrôle, maîtrisé jusque-là de mains de maître. Il avait succombé, et même si l’irrémédiable n’avait eu lieu, le retour en arrière demeurait impossible. Impensable.
— Non, attends ! s’insurgea-t-elle en cherchant à interrompre sa retraite stratégique. Si j’ai fait ou dit quelque chose qui…
— Tout va bien, lui assura-t-il dans un sourire qui sonnait faux. D’accord ?
Non, elle ne l’était pas à l’évidence, mais la diversion avait suffit à lui permettre de se redresser et quitter le lit. Le danseur avait beau opter pour la fuite, il la savait temporaire, et ne voulait en rien blesser Joséphine.
— On se voit demain ? demanda-t-elle comme une supplique.
— Non, je…
Ce serait trop tôt. Ce serait trop frais. Et il avait encore tellement à faire, à revoir, à perfectionner avant sa carte blanche sur scène. Il se refusait à offrir de l'à-peu-près pour la première fois de sa vie juste parce que, pour la première fois de sa vie aussi, il était perturbé.
— J’ai les répétitions demain encore, et après-demain aussi, expliqua-t-il en boutonnant le caban qu’il venait d’enfiler. Et non, tu ne peux pas venir. J’ai besoin de concentration, ce qui n’est, de toute évidence, pas possible en ta présence.
Il tenta un nouveau sourire. En vain. Joséphine ne pouvait plus être rassurée. Immobile sur le lit, elle l’observait impuissante se préparer à s’extraire de sa chambre. Dorian n’aurait su dire si le voile de tristesse qui virevoltait contre l’ambre délicat était pour elle ou pour lui. Peut-être un peu des deux.
— Après-demain soir, 19h30, rappela-t-il. Il y aura trois invitations au Contrôle à ton nom. Tu viendras ?
Qui cherchait-il à rassurer ? Elle ou lui-même ? Finalement rhabillé, il s’était agenouillé à hauteur de matelas, attendant cette réponse qui tardait à venir. Si Joséphine ne la verbalisa pas, elle hocha la tête en silence. Elle aurait encore le temps de changer d’avis, mais Dorian prendrait cet acquiescement comme argent comptant.
— Tout va bien, lui assura-t-il à nouveau, tu n’as rien fait de mal.
Et comme un point final supposé achever tout débat chez Joséphine, le danseur s’approcha avec prudence, avança le buste jusqu’à ce que la jeune femme n’ait plus d’autre option que de perdre son regard dans le sien. Il sonda la profondeur du doute qu’il y percevait, et armé d’une délicatesse intimidée, il déposa ses lèvres contre une pommette. Rien de plus. Rien de moins. Un baiser furtif et respectueux. Un baiser quelque peu rassurant ? Il l’espérait mais ne le saurait avec certitude. Il avait déjà tourné les talons.
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