Fyctia
26. Mansarde (3/4).
Il n’était pas allé au bout du premier paragraphe tant la concentration était difficile dans cette petite pièce. Et le peu qu’il en avait lu l’avait terrifié. A quel moment avait-elle eu accès à tant de savoir le concernant ? Il n’avait jamais évoqué son aversion pour la foule, et avait tâché de ne pas trop le montrer en sa présence. Il était même allé jusqu’à monter dans un bus bondé avec elle. Alors, où est-ce que ça avait merdé ? Est-ce que le reste du prologue était du même acabit ? Avait-elle fini par démasquer l’introverti qui se dissimulait sous les projecteurs ?
— Ça ne te plaît pas, conclut-elle, se méprenant sur son silence.
— Non, au contraire, c’est juste… Je crois que je ne suis pas encore à l’aise avec l’idée que tu me déshabilles devant tout le monde.
Joséphine recrachant la moitié de sa madeleine, lui fit réaliser le sens premier de son propos.
— Ce que je veux dire… reprit-il en bégayant légèrement.
— J’ai très bien compris ce que tu voulais dire, mais dois-je te rappeler que tu passes la moitié de ta vie à poil ?
— Ca n’a rien à voir, c’est qu’une enveloppe, un outil de travail, ça ne compte pas.
L’extérieur n’était qu’un mirage, une poupée de chiffon que Joséphine déchirait avec aisance afin d’exposer ses entrailles. Dorian avait beau savoir que c’était ce dont toute bonne biographie avait besoin, il avait encore un travail à faire sur lui-même.
— Attends, j’ai une idée, annonça-t-elle en récupérant l’ordinateur.
Cette fois, il ne bougea pas, ne chercha pas à s’éloigner ou à lui aménager un espace de travail. Il demeura à ses côtés, l’observa renouer ses cheveux en une structure bancale au-dessus de son crâne, puis faire craquer ses épaules, son dos, ses cervicales dans une grimace douloureuse. En tailleur sur le matelas, comme à son habitude, elle courbait l’échine pour faire cliqueter le clavier. Les heures passées ainsi devaient s’accumuler dans ses muscles et ses nerfs. Rien que l’angle de sa nuque hurlait son scandale. Du bout d’un index inconscient, il s’aventura contre l’épiderme tendu d’un trapèze rigidifié. Joséphine sursauta.
— Pardon, exfiltra-t-il en prenant conscience de son geste. Je…
Je quoi ? Je voulais aider ? Je ne sais pas résister ? Je perds tout contrôle en ta présence ? Je peux te soulager ? Je me sens con ?
— Je peux t’aider, acheva-t-il. Enfin, si tu m’y autorises ?
Il hésitait. Joséphine aussi. Son regard s’attarda sur le sien, puis sur ses mains inutiles qu’il avait laissées retomber contre ses cuisses. Elle coinça sa lèvre inférieure entre ses dents et pesa le pour et le contre. A moins qu’elle ne chercha les mots adéquats pour le rabrouer gentiment ? Non. Sans un mot, elle acquiesça du menton, sa lèvre toujours martyrisée, puis lui tourna le dos dans le but de le lui offrir.
Merde ! Il n’avait pas anticipé, il n’avait rien volontairement provoqué, et se retrouvait comme paralysé par sa propre audace. Il savait faire, ce n’était pas la question. Des décennies de martyr lui avaient appris comment soulager les tensions et rendre toutes ses fonctions à un corps au supplice. S’il appliquait ses techniques sur lui-même, était-il seulement capable de les projeter sur un autre corps ? Sur son corps à elle ?
Le toucher. Le toucher était si difficile le concernant. Il ne l’acceptait que dans le cadre de son travail, parce que celui-là ne pouvait pas lui faire le moindre mal. Mais cette petite chambre n’était pas une scène, pas même le vieux lino d’une salle de répétition. Joséphine n’était pas une collègue, elle était… Qu’était-elle au juste ?
Les grandes paumes se posèrent en étau délicat autour d’un frêle cou. Un soupir conjoint et incontrôlé s’échappa de deux paires de lèvres. Il ne pouvait plus reculer. Les pouces marquèrent leur territoire sur un épiderme laiteux, et la tête s’inclina vers l’avant pour leur offrir un terrain de jeu plus conséquent. Lentement, en des rotations maîtrisées, Dorian laissa ses empreintes digitales le long de la nuque féminine, jusqu’à flirter avec la naissance des cheveux.
Huit autres doigts entrèrent dans la danse. Ils caressèrent sans meurtrir, ils vénérèrent sans rougir, ils savourèrent chaque frisson né de ce si simple et innocent toucher. Ça ne faisait pas mal, c’était même tout l’inverse. Pourquoi l’avait-il tant redouté ? Les mains dérivèrent en direction des épaules, et la frustration née du tissu contre ses doigts lui tira un grognement à peine audible. Aussi chercha-t-il un peu de peau disponible. Le plat de ses mains dégringola le long de la colonne vertébrale, froissant, tirant, malmenant le tee-shirt qu’il détestait en cet instant, et…
— Bordel, que c’est bon ! éructa-t-elle bien trop fort.
— Tu es toujours aussi… expressive ? chercha-t-il à savoir en suspendant ses gestes.
— Seulement quand il s’agit de faire chier mon frère, répondit-elle toujours aussi fort. Mais ne t’arrête pas.
Cette dernière partie n’était destinée qu’à lui. Elle avait rendu sa voix soupir, et d’une main autoritaire, attrapait la sienne pour la glisser sous le tissu et la loger dans le bas de son dos.
— C’est douloureux, là aussi, expliqua-t-elle.
Et bien loin de lui l’idée de la contredire sur ce point. Les doigts se firent caresses en contournant les hanches. Les poignets étirant le tee-shirt, Dorian découvrit deux adorables fossettes nichées au creux de ses reins, qu’il redessina à loisir de la pulpe de ses doigts.
— Vous avez combien de différence avec ton frère ? questionna-t-il pour habiller le silence.
— Une heure, soupira-t-elle douloureusement, comme si respirer lui était devenu étranger.
Un sourire s’arrima au coin des lèvres masculines. Il venait de se découvrir un pouvoir insoupçonné. Un revers de main cavala le long d’une échine, et le corps féminin frissonna contre sa paume. Le tissu ne cessait de remonter, la peau de se découvrir, mais plus la moindre hésitation n’apparaissait jamais.
— Jules, c’est ça ? demanda-t-il en appuyant délicatement sur deux points de pression qui provoquèrent un gémissement féminin. Tu as un autre frère, non ?
— Gustave, hoqueta-t-elle entre deux soupirs.
— Plus petit ? Plus grand ? poursuivait-il avec délectation, sa respiration presque aussi chaotique que celle de Joséphine.
— Vingt-un ans, ânonna-t-elle, justement sans plus aucun sujet, verbe ou complément.
— Et tes parents ? poursuivait-il laborieusement. Pourquoi tu appelles ton père “Général” ?
La découverte de son nouveau pouvoir était à double-tranchant. Il en subissait les mêmes effets, et son souffle à l’agonie s’écrasait contre la nuque féminine à laquelle il résistait encore. Mais pour combien de temps ? S’il poursuivait son inclinaison, ses lèvres finiraient par y accoster sans la moindre retenue.
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