Fyctia
24. Confrontation (1/3).
Jules dormait à poings fermés. Il avait appliqué des caresses dans les cheveux de sa sœur jusqu’à ce que son cerveau rende l’âme et qu’elle sombre dans un sommeil salutaire. Il n’avait pas dû patienter bien longtemps avant de l’y rejoindre, car depuis ses ronflements martelaient leur tempo contre la mansarde de la petite chambre.
Joséphine était éreintée. Sa nuit précédente n’avait guère été reposante malgré l’absence de souvenirs, et la journée de la vieille avait malmené son corps, sa tête, et d’autres choses aussi. Pourtant, après quelques petites heures, elle s’était éveillée, et depuis tournait en rond sous son crâne. Elle pensait trop. Son cerveau sadique lui projetait le film de la vieille, et son orgueil en inventait des fins alternatives. Des conclusions épiques, des finales sentimentales, des génériques héroïques, mais jamais rien d’aussi pathétique que sa peureuse fuite.
Par instants, elle somnolait juste assez pour espérer sombrer. Mais un visage lui apparaissait, comme imprimé à l’ombre de ses paupières, et achevait de la réveiller. Elle avait des questions, des milliards de questions qui tournaient en boucle en une valse étouffante, une ronde épuisante. Il fallait que ça s’arrête. Elle devait faire en sorte que tout cela cesse. Elle voulait juste dormir, se reposer, chasser la lassitude de ses membres et espérer reprendre vie. Au moins un peu.
Compter les points d’interrogation ne servait à rien, même en leur collant un costume en laine et des bêlements.
Joe repoussa le visage de son frère qui lui occultait les chiffres rouges du réveil. 5:30.
Eliane devait être levée depuis une bonne demi-heure. Elle était ainsi, un oiseau de nuit inversé, comme la vieille dame aimait à se qualifier. Joséphine devait-elle la rejoindre afin de la cueillir dès le petit matin avant les premiers rayons du soleil ? Elle ne pourrait pas éviter sa grand-mère éternellement, alors autant prendre les devants. Décider, contrôler et cesser de subir.
Débat et hésitation s’écharpaient sous les cheveux de la jeune femme tandis qu’elle enjambait son jumeau comateux, et qu’elle récupérait quelques affaires au sol afin d’en recouvrir son pyjama sommaire. Sa décision n’était toujours pas prise lorsqu’elle croisa Basile dans la cuisine. Un biberon à la main, il testait la température du lait sur l’intérieur de son poignet. S’il ne lâcha pas le moindre mot, il se fendit d’un sourire encourageant, et d’un pouce qui s’éleva pour saluer la décision qu’il devinait.
Les étages lui offrirent le sursis nécessaire pour réfléchir encore un peu. Mais une fois devant la double porte, elle réalisa que son cerveau l’avait dupée. A quoi bon reculer ? Il n’avait jamais été question de changer d’avis et de retourner au lit. Sitôt qu’elle s’était extraite des draps, son inconscient avait su qu’elle ne pourrait revenir sur ses pas.
Ainsi poussa-t-elle cette porte qui demeurait toujours ouverte. Pour une fois, Joséphine ne s’annonça pas. Elle désirait cet effet de surprise, et tant pis si sa grand-mère se trouvait être peu vêtue. Mais cette crainte n’avait pas lieu d’être. Dans sa robe de chambre à la soie chamarrée, Eliane, divinement décente, fit pivoter son fauteuil Ovalia en direction de l’apparition, sitôt que Joe foula de la pointe de son pied le parquet du salon.
— Je t’attendais, annonça-t-elle simplement comme le foutu méchant de n’importe quel James Bond.
Malgré le sourire chaleureux de l’octogénaire, la sérénité qui régnait sur ses traits et qui flottait sous les moulures de cette vaste pièce décontenançait Joséphine. Ce n’était pas ainsi qu’elle s’était représenté la scène. Où étaient les cris, les larmes, les excuses ? Eliane n’était-elle pas supposée implorer son pardon ? Au lieu de quoi, d’un geste de main, elle l’invita à rejoindre le canapé.
— J’ai préparé du thé, glissa-t-elle depuis l’intérieur orange criard de son fauteuil design.
A ce stade, la méfiance évidente de Joséphine se reporta jusqu’à cette théière fumante qui reposait sur un plateau au décor asiatique passablement abîmé.
— Tu savais que je viendrais ?
— On se ressemble beaucoup, mon ange, avoua la vieille dame. Au-delà du physique, je veux dire. Mais dans le doute, j’avais également préparé un thé hier soir.
Non, si elle était venue la veille au soir, la théière aurait volé, les tasses auraient été brisées… Et Eliane sembla suivre avec précision les pensées muettes de sa petite-fille.
— Oui, ce matin était une bien meilleure option, je suis d’accord, alla-t-elle jusqu’à répondre à son introspection.
La vieille dame étira son buste puis son bras, et sans se départir de cet agaçant mais ravissant sourire, elle entreprit d’emplir les tasses. Cernée par les toiles d'elle-même, son fauteuil œuf en son centre, Éliane était partout. Depuis le canapé lui faisant face, Joséphine subissait le regard perçant d’une dizaine de versions de sa trahison. Pourquoi ? Pourquoi ? La question lui brûlait les lèvres mais se refusait à s’en extraire. Comme si… Comme si une fois verbalisée, il n’y aurait plus de retour en arrière possible, plus de déni. Joséphine ne voulait pas perdre Eliane. Au sein de cette famille qui se faisait adversité, la vieille femme était son seul lien, la seule et unique main qui s’était tendue et qui était demeurée. La lui lâcher relevait d’un saut dans le vide, une chute libre et solitaire. Si solitaire.
— Pourquoi ? murmura-t-elle malgré tout, lèvres serrées pour lui éviter la nausée.
— Pourquoi pas ? rétorqua sa grand-mère en faisant glisser une tasse pleine jusqu’à elle.
— Je n’avais pas besoin de ça, grinça l'autre, ses ongles s’enfonçant dans le cuir de l’assise du canapé.
— Définition de “ça” ? Car s’il s’agit d’un “ça” général, il y a méprise, je n’y suis pour rien. Maxou n’a pas eu besoin de moi pour te trouver. Tu ne le dois qu’à toi-même.
Maxou ? Plaît-il ? Était-ce Maxence Duchêne qu’elle surnommait de la sorte ?
— Tu connais l’agent de Dorian ? s’étonna-t-elle tant qu’elle en oublia temporairement d’être en colère.
— Je connais tout Paris, ma chérie. Ou plutôt, tout Paris me connait.
D’un mouvement preste et aérien, Eliane quitta son œuf. Sur le marbre de la cheminée, elle récupéra un paquet dont elle s’employa à extraire une longue et fine cigarette. Le briquet en or claqua lorsqu’elle le referma sur l’extrémité incandescente. Le regard de Joséphine se fit réprobateur, et le sourire d’Eliane plus affectueux encore.
— Il me jette le même regard que toi dès que j’allume une cigarette.
Qui “il” ? Dorian ? Joséphine avait beau savoir, elle avait toujours un mal de chien à se représenter ces deux-là dans une relation proche. Qu’importe ladite relation. La jeune femme promena son regard autour de cette pièce, et tenta de se le représenter entre ces murs. Elle l’y avait déjà vu, elle l’y avait déjà entrainé, et il s’y était comporté en parfait invité. Qu’en était-il réellement ? Avait-il vécu sous ces moulures ? S’était-il lové dans ce même canapé ?
31 commentaires
Gottesmann Pascal
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Il y a un an
Laure-Thonon
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Il y a un an
Laryna
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Il y a un an