Ophélie Jaëger L'albatros 21. Contacts (1/3).

21. Contacts (1/3).

Comme pour mieux coller à l’état d’esprit de Joséphine, le ciel s’était assombri d’un coup et déversait sa colère sur le pays breton. Afin d’éviter la mésaventure de la veille, Dorian s’était résolu à prendre le bus. Stratégie foireuse puisque ce dernier semblait déterminé à se lancer dans une visite touristique de la ville alors que leur destination n’était qu’à quelques centaines de mètres de l’hôtel. Au moins étaient-ils au sec. Passablement serrés, mais au sec.


La tempe contre la vitre, Joséphine observait le paysage défiler entre les larmes de pluie. Sourcils froncés, elle forçait sur sa mémoire pour l’obliger à lui rejouer le film de la veille. Rien. Absolument rien. Ou si, quelques images éparses et totalement incompréhensibles. Des bruits, des odeurs. Un parfum. Quelques visions fugaces aussi. Des bandes blanches, le plafond d’un couloir… Le plafond d’un couloir ?!


— Qu’est-ce que tu fais ? interrogea la voix à quelques centimètres au-dessus d’elle.


Ils n’avaient pas eu de places assises, aussi s’agglutinaient-ils contre les portes. Un emplacement qui obligeait Joséphine à se décaler à chaque nouvel arrêt pour ne pas se faire emporter par le courant des usagers. Dorian, tel un fier girafon, respirait aisément au-dessus de toutes les têtes. Y compris celle de Joséphine qu’elle inclina en arrière afin de mieux attraper son regard. Comment ça, ce qu’elle faisait ? Elle ne faisait rien du tout. Si ce n’est…


— J’essaye de me souvenir, puisque tu ne veux rien me dire.

— Oh, c’est donc à ça que tu ressembles lorsque tu réfléchis ?


Il venait de tendre un filet, elle le voyait bien à ce rictus qui ne trompait personne. Pourtant, la curiosité piquée, malgré le piège évident, elle s’entendit lui demander :


— Pourquoi ? Je ressemble à quoi ?


Les points d’interrogation à peine expulsés, elle les regretta amèrement. Dorian affichait un air trop sérieux, trop serein.


— A rien d’existant, répondit-il armé d’un calme olympien.

— Mais encore ?


Non, parce que là c’était presque un compliment, en réalité. Il la décrivait singulière et unique.


— J’hésite entre un raton laveur colérique et une belette en pleine crise d’aérophagie.


Voilà, là c’était bien plus raccord avec leur ébauche de relation. Quoique…


— Vraiment ? rétorqua-t-elle, le cou toujours tordu. Avant-hier on se donnait du “vous”, hier on s’est marié, et aujourd’hui on discute “prout” ? Tu ne crois pas que ça va trop vite entre nous ?


L’éclat de rire qu’il laissa échapper se perdit dans l’annonce métallique de l’arrêt suivant. Les portes s’ouvrirent en même temps que la marée humaine faisait fi des obstacles pour s’échapper de la moiteur de ce bus surchargé. Dorian attrapa le bras de Joséphine avant qu’elle ne soit emportée, et l’arrima fermement à cette position qu’il assurait en s’accrochant à la barre au plafond. En un instant, le parfum masculin supplanta tout le reste et s’imposa jusqu’au cerveau de Joséphine. Elle venait de basculer dans la Pensine et les éclats de souvenirs d’un passé pas si lointain se fichaient dans ses chairs.


— On a couché ensemble ! réalisa-t-elle en un cri qui fit tourner plusieurs têtes.


Y comprit celle de Dorian, dont le regard oscillait entre le sien et celui de tous ces autres qui, évidemment, voulaient la suite de l’histoire, à présent.


— Dormi ! rectifia-t-il pour elle et pour la foule aussi. On a dormi ensemble.


Scandalisée, Joséphine l’observait bouche bée, jouer sur les mots comme s’il ne s’agissait pas d’une intrusion dans son intimité.


— Au moindre petit signe d’ébriété, tu en profites pour te glisser sous mes draps ?

— Joséphine, grinça-t-il entre ses mâchoires serrées. Déjà on était bien au-delà du léger signe d’ébriété, j’ai dû te porter sur la moitié du trajet, et ensuite est-ce que tu peux baisser d’un ton ?


Baisser d’un ton, et puis quoi ? Craignait-il plus le jugement d’illustres inconnus plutôt que le sien ? Joséphine chercha à s'échapper de cette étreinte qu’elle ne désirait plus. Rectification : qu’elle n’avait jamais désiré mais vaillamment supporté pour ne pas se faire ensevelir par la marée humaine. Dorian resserra sa prise.


— Tu ne m’as pas vraiment laissé le choix, reprit-il en anticipant les mouvements d’épileptique qu’elle démultipliait pour s’échapper. Tu étais déterminée à ce que je sois ton oreiller. Mais je ne t’ai pas touché !


Il martela chaque mot de cette dernière affirmation, ancrant son regard à l’ambre du sien avec cette lueur qui la mettait au défi de l’accuser du contraire.


— Et tu veux une médaille ? claqua-t-elle cynique.

— Pas vraiment, ce ne fut pas très difficile.


Crétin ! Joséphine en regrettait presque le temps béni du vouvoiement qui instaurait une certaine distance entre eux. Les smashs en pleines dents en revêtaient une certaine forme de déférence. Oui, ils s’en mettaient plein la tronche, mais dans le respect des règles ancestrales du jeu. Désormais, la frontière était froissée, elle en devenait perméable, et Joséphine ne savait plus exactement où se situer. Avait-elle seulement encore envie de jouer ? Pourquoi ce qui était jusqu’alors juste agaçant devenait quelque peu blessant ?


— C’est notre arrêt, annonça-t-il en appuyant sur le bouton d’appel.


Il ne grinçait plus, ni ne souriait ou provoquait. La session s’était achevée, et Joséphine s’en extirpait avec nervosité. Son rythme cardiaque s’était accéléré, sa respiration tout autant, ses doigts fébriles s’accrochèrent au tissu de ses manches trop longues. Si elle ne reconnaissait que trop bien les effets secondaires de la nervosité, elle ne s’expliquait pas son origine pour autant. Tout allait bien, ils n’avaient fait que partager un lit en toute innocence. Ce soir, elle récupérerait une chambre rien que pour elle, et dans quelques instants ils rejoindraient Gwenaël et un nouveau troupeau d’enfants. Rien d’extraordinaire. Rien de révolutionnaire. Alors quoi ? C’était quoi ce brusque besoin de se rouler en position fœtale dans un coin et de quémander un câlin ?


En visualisant ledit câlin, elle eut une ébauche de réponse et envisagea de se jeter du bus en marche. Au lieu de quoi, elle opta pour une descente la plus stoïque possible, et un silence de mort jusqu’à l’entrée du Conservatoire.


— Joséphine ! célébra Gwenaël en la voyant apparaître dans l’ombre du danseur.


Il l’accueillit avec tant d’emphase que Joe braqua un œil inquiet en direction de Dorian.


— Est-ce que j’ai fait quelque chose de…


Déplacé ? Ridicule ? Imprévisible ? Dégradant ? Tout ça à la fois ?


— Non, il t’a même trouvé parfaite, lui souffla-t-il en la soulageant de sa fin de phrase.

— Est-ce qu’il… ? s’angoissa à nouveau la jeune femme.

— Il est marié et père de deux enfants.

— Ah ouf, soupira-t-elle de soulagement avant de réaliser : Parfaite pour quoi, alors ?

— Pour rien, et évite de lui poser la question, répondit-il en glissant une main dans son dos pour l’obliger à avancer plus vite.

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29 commentaires

Gottesmann Pascal

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Il y a un an

Pauvre Joséphine, Dorian la rate pas.

Diane Of Seas

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Il y a un an

💚

GaelleChap

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Il y a un an

Petits like de soutien ☺️

Laryna

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Il y a un an

:)

Marion_B

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Il y a un an

Dorian devient très drôle...Alors que Joséphine se recroqueville un peu la pauvre....Allez courage Joe accepte tes petits sentiments... PS, Ophélie, est-ce que tes romans sont accessibles en papiers??? Je vais pas me remettre de pas avoir la fin de celui-ci (et mes yeux n'apprécient pas du tout Fyctia!!)

Emeline Guezel

-

Il y a un an

Petit like de chez moi 🥰
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