Fyctia
19. Taken (3/3).
— C’est ma faute, geignait-elle à présent toujours désespérément accrochée.
— Quoi ? Qu’est-ce qui est ta faute ?
Emma ? Emma était sa faute ? Ou bien autre chose ? Putain, elle projetait quel type de film sous son crâne embrumé ? Cette fille était un mystère insoluble, et cela laissait le danseur tel un funambule au-dessus d’un gouffre d’une folle frustration. Si Joséphine ne répondit rien, elle daigna, néanmoins, relâcher Dorian avant de se laisser retomber à l’horizontal sur le matelas. Il en profita pour respirer à nouveau, dans un premier temps, puis achever de la délester de ses baskets, l’une après l’autre. Le bruit sourd qu’elles émirent en allant rejoindre le blouson au sol, alerta Sue-Ellen, qui se redressa en sursaut. Au sortir d’une micro-sieste de douze secondes, elle sembla paniquer un instant, avant de croiser son regard à lui.
— Non, annonça-t-elle catégorique, avant de le repousser en lui collant sa paume contre la tronche.
Non à quoi ? Le nez et la bouche écrasés contre cette main, il lui aurait bien posé la question, sans aucune certitude de réponse à ce stade, mais elle avait déjà changé d’avis.
— Si ! annonçait-elle à présent, en enroulant ses bras autour du sien pour l’entraîner avec elle dans sa chute.
Dorian résista. De toute façon, elle ne faisait pas le poids. Et marqua un point contre son cerveau. 2 à 3, l’écart se resserre.
— Non, c’est pas bien ce que je fais…
Elle avait relâché son bras, et le talon de ses mains venaient s’enfoncer contre ses paupières en un gémissement plaintif.
— Et qu’est-ce que tu fais, au juste ? lui demanda-t-il en s’en venant récupérer une main et l’obliger à lui dévoiler un œil fatigué mais surtout triste.
— J’use de mes pouvoirs, avoua-t-elle dans un chuchotement.
Elle avait soulevé l’autre paume, et ses deux pierres d’ambre brillantes de fatigue et d’alcool s’accrochèrent à son regard, puis ses lèvres. Cerveau : 4.
— Ok, Gandalf, tonna-t-il en lui plaquant un oreiller sur la tête. Dodo, maintenant.
Il avait un genou sur le matelas, et l’autre pied au sol. Sur le départ. Galvanisé par un sentiment quelque peu précipité de victoire, il s’autorisa une expiration salvatrice. Il y était presque. Encore un pied, et il n’aurait plus qu’à enclencher le mode “sans échec” jusqu’au salon, jusqu’à ce canapé qu’il appelait de ses vœux. Il était exténué et cette journée ne semblait pas vouloir s’achever. Une journée que la petite voix dans son dos ne laissait pas s’achever.
— Dorian ? avait-elle simplement murmuré.
Et faible, il s’était retourné.
Joséphine s’était d’abord redressée sur un coude, puis deux, et finalement au prix d’un effort colossal, se trouvait désormais à genoux sur le matelas. Il allait vraiment falloir qu’elle arrête de le regarder comme ça. Le cheveu hirsute, l'œil flou, le vêtement froissé et trop grand, elle n’avait rien de charmant. Pourtant, l’addition de tout cela rendait l’ensemble cohérent et… ravissant ? Foutues bières.
— Dorian, reprit-elle en avançant encore un peu. J’ai envie…
Il ne bougeait plus. Statufié, il était comme ligoté par ce cerveau qui s’apprêtait à célébrer sa victoire.
— J’ai envie de…
Barre-toi de là ! Mais bouge, bon sang ! Non, il n’était plus capable de rien. Dans l’expectative de cette fin de phrase qui se faisait désirer, il attendait, il l’attendait et la laissait s’approcher dangereusement.
— Envie de… répétait-elle inlassablement comme un disque rayé.
Une main sur chacune de ses épaules, elle se redressait sur ses genoux pour se mettre à sa hauteur. Et il ne bougeait toujours pas. Pourquoi ? Dorian voulait savoir. Il devait savoir. Envie de quoi ?
— … vomir, acheva-t-elle enfin.
Et brusquement, ce corps jusqu’alors incapable, se remit en mouvement. En un bond presque grâcieux et pour le coup très efficace, l’homme se décala sur le côté. Joséphine, déséquilibrée par cette désertion de son appui, chuta tête la première. Emportée par le poids de cette dernière, et bien trop proche du bord du matelas, elle acheva sa descente aux enfers contre le sol, le nez dans son blouson, les pieds demeurés sur le lit. Elle n’avait même pas eu le réflexe de se protéger de ses mains ou des ses bras qui pendaient lamentablement de chaque côté de son corps.
— Aïe, geignit-elle pour la cent-douzième fois de la soirée.
— Merde ! réagit-il en se précipitant à son chevet. Tout va bien ?
— Je vais avoir une bosse.
— Plutôt quatre ou cinq, corrigea-t-il en l’aidant à se remettre sur pied. Tu as toujours envie ?
Désormais assise sur le matelas, ses doigts frictionnant un nez qui devait être douloureux, Joséphine le contempla sans comprendre.
— Envie de quoi ? demanda-t-elle innocemment.
D’accord, elle était officiellement perdue pour la science. Aussi, l’obligea-t-il à se rallonger. Elle n’opposa aucune résistance, et à peine fut-elle à l’horizontal que ses paupières occultèrent l’ambre incendiaire de ses rétines. Dorian aurait dû en profiter pour décamper. C’était le moment, la brèche temporaire s’ouvrait sur le canapé. Et il la laissa filer. Pourquoi ? Pour déplacer d’une main hésitante quelques mèches de cheveux égarées sur un grand front. Cerveau : 5. Putain ! Ce brusque éclat de conscience le força à précipiter sa retraite.
Trop tard. Joséphine venait de s’arrimer à son bras.
— Reste, ordonna-t-elle de sa voix pâteuse.
Elle ne possédait ni le poids, ni la taille pour le contraindre par la force. Pourtant, lorsqu’elle le tira à elle, le corps athlétique ne résista pas beaucoup. Était-ce la fatigue ou bien le manque de volonté ? Qu’importe, Dorian était désormais allongé sur son flanc, hésitant, malhabile, et idiot. Pour la forme, il tenta bien de se dégager. Mais pour la forme seulement. Il en avait conscience et s’en détestait tout autant. Et le résultat ne fut pas des plus probants.
En le sentant s’agiter, Joséphine resserra sa prise. Dorian n’avait pas eu le temps d’achever une expiration, que la jeune femme roulait sur le côté, l’entrainait dans sa rotation, et achevait sa ronde avec son buste en guise d’oreiller. Oreille et main contre son torse, la paume féminine administra quelques tapes de réconfort.
— Tout va bien se passer, marmonnait-elle à moitié ailleurs.
Dorian en laissa éclater un rire. Un rire nerveux. Un rire tendu. Un rire de résignation aussi. A quoi bon poursuivre ce combat ? Il était bien trop exténué pour cela, et tel un catcheur nain, Joséphine avait pour elle détermination et énergie du désespoir. En se redressant sur un coude, il jeta un œil à cette porte ouverte par laquelle le canapé pouvait être aperçu. Il était si proche et si loin, ce graal. Et quelque part, il ne lui avait jamais fait la moindre envie. De sa main libre, il attrapa la couverture et la tira jusqu’au corps de la jeune femme pour l’en recouvrir. Puis se laissa retomber. Cerveau : victoire par KO.
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WildFlower
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Marion_B
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Emeline Guezel
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Il y a un an