Fyctia
19. Taken (2/3).
Aussi s’employa-t-il à la faire glisser jusqu’au sol, tout en la maintenant à la verticale entre la paroi et lui-même. A peine ses pieds foulèrent le sol qu’elle émit un grognement contestataire. Les deux bras féminins ne tardèrent pas à lui encercler la taille. Qu’importe, au moins avait-il retrouvé l’usage des siens, de bras.
Il s’évertuait à les délasser au-dessus de sa tête, lorsque la petite chose imbibée profita de la voie libre pour se faufiler contre son flanc. Faufiler, pas vraiment, elle avait la discrétion et la prestance des hippo en tutu de Fantasia, et s’accrochait à lui comme une moule à son rocher.
— Hey, Marie-Louise, c’est quoi cette nouvelle tendance frotteur du métro ? lui demanda-t-il en arrimant un bras à sa taille.
Si elle releva bien le nez dans sa direction, ses paupières demeurèrent définitivement closes. Une douceur, une fragilité que Dorian se surprit à trouver adorable un court instant. Puis il envoya l’arrière de son crâne se cogner à plusieurs reprises contre la paroi de l’ascenseur.
— Il est parti où le vouvoiement ? l’interrogea-t-elle en dodelinant de la tête contre sa clavicule.
— Très très loin, main dans la main avec ta lucidité.
Elle laissa échapper un léger rire avant que ses sourcils ne se froncent dans une concentration mutique. Des tergiversations alcoolisées qu’elle conservait enfermées à double tour dans l’espace inaccessible de son crâne. Dorian voulait savoir. Il avait besoin de savoir. Et ce constat l’insupporta au plus haut point.
— Pourquoi avoir tant bu ce soir ? tenta-t-il alors animé d’une réelle nécessité de décoder l’énigme qu’elle représentait à ses yeux.
— Parce que… commença-t-elle, paupières closes et lèvres pincées. Parce que j’suis celle qu’on tolère et que des fois, des fois j’voudrais être celle qu’on veut vraiment.
Ok ? Si sa réponse avait le mérite d’être bouleversante d’honnêteté, elle était tout aussi nébuleuse que le reste de cette toute petite personne. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent avant que Dorian ne trouve quoi que ce soit à répondre. Il y réfléchissait encore lorsque Joséphine armée d’une confiance retrouvée se libéra de ses liens et tenta de sortir en autonomie totale. La tête haute, le menton fier, elle heurta le chambranle de son épaule, et s’échoua lamentablement sur la moquette de l’étage.
— Mais enfin, y a trois mètres entre chaque porte, s’indigna le danseur.
— Continuez sans moi, j’vais vous ralentir, l’informa Joséphine depuis le sol.
Sur le dos, les bras en croix, elle ferma les yeux prête à s’endormir ici et maintenant s’il la laissait faire. Si Dorian hésita un instant quant à cette possibilité, sa conscience bizarrement affublée d’un accent russe, le ramena à la raison. Il attrapa l’une des chevilles féminines et entreprit de tirer son épouse d’un soir sur toute la longueur du couloir jusqu’à leur suite.
Une tête dépassa de l'entrebâillement de la porte d’une suite adjacente. Ils faisaient trop de bruit ? Ce ne fut pas l’agacement que Dorian put observer sur les traits de la femme d’une cinquantaine d’années qui lui faisait face. Oui, ok, la situation pouvait prêter à confusion, réalisa-t-il. Devait-il la rassurer ? Était-il en mesure de le faire ? Serait-il crédible ? Manquerait plus qu’elle appelle les flics.
Malgré son état très avancé de sénilité alcoolique, Joséphine sembla en arriver à la même conclusion que lui.
— Meilleure nuit de noces du monde, ma belette ! lança-t-elle avec un enthousiasme divinement crédible, depuis la moquette.
Les cheveux et les bras traînants derrière elle, elle trouva même la force d’élever un pouce dans les airs et de sourire à la quinquagénaire.
— J’sens plus mes jambes, mais ça valait le coup, ajouta-t-elle à destination de la dame.
Choquée ou amusée, Dorian n’aurait su dire, la voisine d’étage réintégra sa chambre et referma la porte dans un petit clic qui sonna comme le palpitant du danseur.
— J’arrive pas à savoir si tu es géniale ou juste complètement folle, énonça-t-il de sa voix couvrant un rythme cardiaque trop rapide.
— J'préfère te laisser l’découvrir par toi-même, ânonnait-elle de sa diction malhabile.
— C’est une promesse ? Voulut-il savoir en fouillant sa poche d’une main à la recherche de la carte magnétique.
— Une menace.
Dans un éclat de rire, Dorian se surprit à trouver la menace charmante, presque tentante. Puis s’administra une gifle. Certes il n’était pas dans le même état qu’elle, mais il avait démultiplié les pintes, lui aussi. Son cerveau embrumé dérivait. Déviait. Délirait. L’alcool envisageait. L’alcool enviait. L’alcool désirait. Pas lui. Pas Dorian. Une douche froide suffirait à lui remettre les idées en place. Mais pour l’instant, Joséphine lui tendait les bras comme une enfant, et il comprit qu’il devrait la porter jusqu’au lit.
N’importe quelle autre aurait eu à ramper jusqu’au matelas. N'importe qui d’autre aurait fini statufiée dans cette position. Mais Joséphine, il la ramassa, la releva. Il l’agrippa. Saloperie de houblon. Foutu Gwenaël et ses sous-entendus à la con.
Dans ce bras de fer qui l’opposait à son cerveau, il jeta sans ménagement la jeune femme sur le matelas, juste pour prouver qu’il pouvait, que rien ne changeait. Dorian : 1 Cerveau : 0. Puis il s’y installa à son tour et entreprit de l’aider à se délester de son blouson trop grand. Égalité. D’ailleurs, il était à qui ce vêtement qu’elle trimballait partout ? C’était bien trop masculin pour être le sien. Usé jusqu’à la trame, il avait nécessairement une valeur sentimentale. Cerveau : 2.
Assis sur le matelas, il était occupé à lui délasser les baskets pour les lui ôter lorsque deux bras entreprirent d’enserrer son torse. À plat, les deux paumes se firent griffes possessives contre son tee-shirt, et dans son dos, un front échoua entre ses deux omoplates. Cerveau : 3.
— Joséphine, implora-t-il, s’il te plaît…
Sa voix n’était plus qu’un filet tendu qu’il peinait à maîtriser. La menace sous forme de supplique était limpide, mais la jeune femme ne lâcha pas sa prise.
— Je suis désolée pour Emma, dit-elle depuis son dos.
— Moi aussi, lui répondit-il simplement.
Puis il réalisa. Dorian avait toutes les raisons du monde d’être désolé, mais Joséphine ? Et comment connaissait-elle l’existence d’Emma, au juste ? Était-ce Gwen qui avait encore trop ouvert sa bouche ? Pour lui en dire quoi ? Avait-il évoqué ce brouillard dont il nimbait volontairement son histoire ? Dorian avait apposé lui-même la chape de plomb sur cette partie de lui. Une partie importante certes, mais qui ne pouvait être racontée par des témoins trop bavards. Surtout pas à Joséphine. S’il avait l’assurance que cela ne finirait pas dans son livre, parce qu’elle lui avait promis de ne rien publier sans son autorisation, il s’agissait de son histoire, ses non-dits, son intimité. C’était à lui de décider auprès de qui il s’en ouvrait. Et il ne s’en ouvrait absolument jamais.
39 commentaires
WildFlower
-
Il y a un an
Gottesmann Pascal
-
Il y a un an
Emeline Guezel
-
Il y a un an
lea.morel
-
Il y a un an