Fyctia
16. Champagne (2/2).
Joséphine avait les yeux rivés sur un texto d’Eliane, un texto qui n’était qu’une suite illogique d’emoji fruités, lorsque deux voyageuses s’établirent à ses côtés. Elles s’étaient échouées si lourdement sur l’assise de la liseuse que Joe en rebondit plusieurs fois. Toujours dans un souci de discrétion à son paroxysme, les deux pintades entonnèrent un concert de gloussements. Le tout auréolé d’effluves capiteuses et plus entêtantes qu’un jour de canicule chez Sephora. Les mains en paravent comme pour insonoriser leurs cancanages pourtant audibles de tous, elles s’échangeaient des pensées philosophiques dignes de la Compagnie Créole.
— C’est qui ? Tu sais qui c’est ? demandait l’une en bombant le torse, croisant les jambes et moulinant de la chevelure si rapidement et simultanément qu’il devait s’agir d’une nouvelle discipline olympique.
—J’sais pas, il a l’air connu, non ? disait l’autre en tirant sur son col pour en allonger l’échancrure.
— Chuuuut, il vient par ici, reprit l’hélicoptère de cheveux.
Joséphine releva le museau en direction de la source de tant d’agitation, et sans surprise nota qu’il s’agissait seulement du danseur qui s’approchait.
— Mais c’est qui ? hyperventila le décolleté.
— Mon mari, l’informa Joséphine dans un sourire chaleureux.
Il ne s’agissait pas d'un véritable mensonge. Et son efficacité fut avérée puisque, sans attendre l’arrivée de Dorian, les deux volatiles s’échappèrent à tire d’ailes, mines basses et sans gloussement.
— Qu’est-ce que vous leur avez dit ? chercha à s’informer le danseur en observant les deux donzelles s’éloigner.
— Que vous étiez fan de Michel Sardou, répondit-elle les yeux rivés sur son portable.
Après avoir répondu par une nouvelle suite de fruits et légumes à Eliane, des fois que cela veuille vraiment dire quelque chose pour la vieille femme, Joséphine rangea son téléphone et releva le nez vers le danseur agacé.
— A qui doit-on cette bonne blagounette ? reprit-elle.
— A la femme qui m’a élevé.
— Pourquoi votre mère vous ferait un coup pareil ?
— Pas ma mère, se contenta-t-il d’éluder.
Joséphine froissa ses sourcils, entrouvrit les lèvres puis se ravisa. L’homme faisait craquer ses phalanges, un poing après l’autre et sur son front, les lignes se démultipliaient se joignant à l’habituel pli soucieux pour former le T de ses tergiversations mutiques. L’autrice avait un sens de l’observation suffisamment affuté pour savoir que le temps des révélations ou des explications n’était pas encore venu. Et leur entente était encore bien trop fraîche pour qu’elle se risque à en abimer la peinture en forçant pour des réponses qu’il ne détenait peut-être pas.
— Et donc, nos chambres ? demanda-t-elle à la place.
— Ils sont complets.
Et ? Il y avait un « et », n’est-ce pas ? Pourquoi avait-il cessé de parler comme s’il s’agissait d’une fin de phrase recevable ? Il ne pouvait pas avoir accepté cette situation, ils se supportaient à peine. Une cohabitation forcée conduirait l’un ou l’autre à une tout autre forme de cohabitation, mais à Fleury-Mérogis !
— Non, s’entendit-elle répondre. Non, absolument pas !
Elle s’était redressée si brusquement que Dorian recula instinctivement. Elle devait être impressionnante dans le genre Schtroumpf enragé, et le martèlement de ses pas sur la moquette noire ne fit que renforcer cet effet de tout petit Général des Armées menant l’assaut seul.
— Marie, vous ne pouvez pas me faire ça, pas après tout ce qu’on a vécu, tonna-t-elle en arrivant à hauteur du comptoir. Vous allez bien me trouver une chambre, même une minuscule. Je ne suis pas bien grande, je rentre partout.
— Comme je le disais à votre…
Non, elle n’allait pas oser ?
— … ami, se corrigea-t-elle en un déglutissement malhabile, nous avons une liste d’attente importante, aussi vos chambres initiales ont été immédiatement réattribuées. Nous allons trouver une solution au plus vite, mais pour cette nuit, malheureusement…
La tête entre les mains, Joséphine enfonça ses paumes contre ses oreilles pour ne pas l’entendre prononcer le terme « nuptiale » qui lui collait des haut-le-cœur. C’était une chose de le poursuivre à l’autre bout du pays pour obtenir ce qu’elle souhaitait, mais sa fierté ne s’en remettrait pas si elle devait en plus accepter pareille situation. C’était grotesque.
— Et un autre hôtel ? demanda-t-elle avec espoir.
Un espoir bien vite étouffé par une Marie qui secouait ses cheveux bruns. Évidemment que non, la jeune hôtesse y avait déjà songé.
— La suite est composée de deux espaces distincts, l’informa-t-elle néanmoins sur le ton de la confidence. Vous avez la chambre, le salon, et une porte entre les deux.
— Qui ferme à clef ?
Les mèches brunes oscillèrent une nouvelle fois. Quel couple de jeunes mariés aurait besoin d’une clef ?
— Tenez…
Le filet de voix n’avait été rien de plus que cela, un mince filet qui eut le mérite de se réapproprier l’attention de Joséphine. Cette dernière redressa le nez juste assez pour voir apparaître devant elle, la bouteille de champagne à peine entamée. Une très prestigieuse maison. Une délicieuse compensation. Un sourire éclot aux coins des lèvres de l’autrice. Si Marie la prenait par les sentiments… D’un geste assuré, Joe s’empara de la bouteille par le goulot.
— Mon lapin, beugla-t-elle à travers le hall, notre suite nous attend.
De la bouteille qu’elle brandissait en étendard, elle désigna les ascenseurs où patientait l’un des Dupond. Le regard que lui lança Dorian en arrivant à sa hauteur en aurait réfrigéré plus d’un. Pas Joséphine. S’il l’impressionnait toujours autant, il n’était plus aussi effrayant.
— Mon lapin ? répéta-t-il avec agacement.
— Ça ne vous plaît pas ? J’en ai plein d’autres, mon chaton.
— Joséphine… grogna-t-il en entrant dans l’ascenseur.
Son prénom ? Il avait utilisé son prénom ? Plus de « mademoiselle Orsini », pas non plus de comparaisons dégradantes. Juste son prénom. Joséphine. Qu’elle l’entendait prononcer pour la première fois. C’était normal les gargouillis que cela lui provoquait au creux des reins ? Probablement un effet secondaire du champagne.
— D’ailleurs, maintenant qu’on est marié, on pourrait peut-être se tutoyer, enchaîna-t-elle afin de mieux faire taire ses pensées. Tu en penses quoi, mon petit biniou ?
Dupond, dans un coin de l’ascenseur, étouffa un rire. Dorian le fit taire d’un simple regard, avant de relever le nez vers les numéros des étages défilant dans le cadran au-dessus des portes.
— J’en pense que… vivement le veuvage.
D’un geste rapide et précis, il récupéra la bouteille des mains de Joséphine. Et s’en enfila une rasade.
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DANYDANI
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Il y a 9 mois
Livre_e
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Il y a un an
izoubooks
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Gottesmann Pascal
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Ophélie Jaëger
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Il y a un an