Fyctia
16. Champagne (1/2).
L’énorme bouquet de fleurs dans une main, la coupe de champagne dans l’autre, Joséphine observait les trois individus sans comprendre. Le sourire béat de l’hôtesse n’arrangeait rien à l’incompréhension générale. Les félicitait-on de ce deal que le danseur et elle venaient à l’instant de conclure ? Comment auraient-ils pu savoir ? Et surtout, quel genre d’hôtel célébrait avec autant d’emphase les petites victoires de leurs clients ?
Un rapide coup d’œil à Dorian informa Joséphine qu’il était aussi hébété qu’elle. Et agacé. Le pli soucieux entre ses sourcils venait de se creuser un peu plus. Ses phalanges se teintèrent de blanc à mesure qu’il les resserrait contre le cristal travaillé de la flûte. Joe compta mentalement. Quatre, trois, deux, un…
— Assez !
… Boom ! La voix masculine sèche et tranchante, venait de pourfendre l’air en même temps que quelques cotillons lancés par l’employé de gauche. Ce dernier fit signe au second d’interrompre ce qu’il s’apprêtait à faire, et Joséphine s’empressa de suivre son regard par curiosité. L’employé de droite rangea ses mains dans son dos, et l’autrice en soupira de déception. Que cachait-il ? Une langue de belle-mère ? Un ukulélé ? Une sarbacane bigarrée ? Un biniou ? Un ultime « Félicitations » mourut en une dernière syllabe tristounette sur les lèvres charnues de l’hôtesse. Elle n’en perdit pas son sourire pour autant. Mais il se crispa quelque peu.
— Expliquez-vous, ordonna à nouveau le danseur.
Le trio d’employés sembla se ratatiner, comme avalé par les hauts murs et l’autorité austère d’une Étoile qui ne souffrait aucune contrariété. Les adultes jadis professionnels se métamorphosèrent en trois enfants fautifs et hésitants. Ils échangèrent des regards perplexes, et d’un accord tacite décidèrent que ce serait l’hôtesse qui irait au bûcher la première.
— Nous avons été informés il y a quelques heures de l’évènement qui vous mènent jusqu’à notre établissement, disait-elle le sourire tremblotant.
Ah ? Un point pour elle, car Joséphine ne savait toujours pas ce qu’elle foutait à Brest.
— Un évènement exceptionnel ! renchérit l’employé de droite en levant son index avec grandiloquence.
Le nez dans sa coupe, Joséphine hasarda un regard en direction du dernier employé, des fois qu’il se décide à révéler ce qu'il cachait dans son dos… Il ne bougea pas. Mais le champagne était divin.
— Je réserve chez vous tous les quatre mois, ça n’a rien d’exceptionnel, s’impatientait Dorian.
— Certes, mais c’est la première fois pour Madame.
Les trois paires d’yeux se déportèrent sur Joséphine qui en avala sa gorgée de travers. Quatre paires, puisque Dorian la toisa à son tour de ce regard qui la sommait de s’expliquer. Qu’aurait-elle pu répondre à cela ? Elle n’avait rien d’exceptionnel. Certes, une fois, elle était parvenue à roter tout l’alphabet à l’envers, mais elle doutait que cela puisse être la raison d’un tel accueil dans un hôtel dont le nombre d’étoiles concurrençait la voie lactée.
— Alors, pardon, hein, je… commença-t-elle face à cette inquisition. Tout d’abord, merci pour le champagne, il est très bon. D’où ma question : serait-il possible de récupérer la bouteille une fois le quiproquo levé ?
Dupont, Dupond et Duponne entrouvrirent simultanément leurs lèvres. Une inspiration plus tard, ils les refermaient sans qu’un mot, encore moins un début d’explication n’en jaillisse.
— Est-ce que, par hasard, se lança l’hôtesse suicidaire, vous ne teniez pas à ce que ça se sache ? En ce cas, nous n’y ferons plus allusion et garderons le secret, soyez-en assurés.
— Mais garder le secret sur quoi ? marmotta Dorian.
Joséphine le soupçonnait de maintenir les dents serrées pour épargner l’hôtesse du feu qui couvait contre son palais.
— Votre mariage, chuchota la pauvresse pour s’assurer d’être entendue d’eux seuls.
Pour toute réponse, un geyser de champagne baptisa la jeune femme, trempant son visage, sa chemise, jusqu’au petit écusson à son nom. Marie. Marie dont le maquillage discret souillait désormais ses pommettes puis ses joues, rayant son épiderme de coulures noires de jais. Un foutu zèbre qui parvint à maintenir un sourire chaleureux accroché à ses lèvres mais qui déserta ses prunelles. Un regard vide, comme si son âme avait quitté son corps sous les gouttelettes alcoolisées.
— C’est une blague ? hurlait Dorian faisant sursauter l’intégralité du hall en plus du trio de professionnels. Est-ce que j’ai l’air d’un jeune marié ? A Chucky, qui plus est ?
Balle perdue pour Joséphine qui s’enfila la fin de sa flûte cul sec pour l’occasion. Un peu plus, et elle lançait le cristal vide contre le sol en beuglant « yopa ! ». Au point où ils en étaient, autant rendre le tout un peu plus festif encore. La Marie s’était empressée de rejoindre son comptoir et d’entreprendre de martyriser son clavier comme consciente d’un petit détail qui échappait encore au danseur. Mais pas à Chucky, ou sa fiancée, ou qu’importe de quel surnom on allait encore gratifier Joséphine.
— Vous avez modifié la réservation en une seule chambre, n’est-ce pas ? interrogea cette dernière en récupérant la coupe pleine que Dorian venait d’abandonner sur le comptoir.
— Pour la Suite Nuptiale, oui, s’excusa-t-elle sans lâcher son écran des yeux. A sa demande.
— A la demande de qui ? tempêtait Dorian en martelant chaque mot du plat de sa main.
Maxence, pensa Joséphine. Qui d’autre ?
— Une femme, je… s’époumonait la pauvre hôtesse en pleine tempête.
Et les projecteurs se rallumèrent sur Joséphine.
— Lâchez-moi la grappe, j’suis pas la seule sur Terre avec un utérus.
Et puis quel intérêt aurait-elle trouvé dans cette supercherie ? Elle se tapait déjà les ronflements de son frère une nuit sur deux, alors autant s’éviter ceux de l’impudique danseur qui devait probablement dormir à poil, en plus.
— Une dame, rectifia Marie comme si cette distinction écartait totalement Joséphine.
Et Joséphine était d’accord avec elle, elle n’avait rien d’une dame. Elle était à peine une femme. Un croisement entre ce qu’elle avait été et ce qu’elle aurait dû être.
— Je vois, répondit Dorian soudain très calme.
Au contraire de la jeune hôtesse qui tapait frénétiquement sur son clavier. Le désespoir s’exfiltrait de son timbre discret à chaque nouvelle excuse formulée. La panique se lisait dans ses mouvements chaque fois qu’elle replaçait une mèche brune derrière son oreille. Joséphine ressentit un élan d’empathie à son égard. Elle aurait voulu la rassurer, la soulager du poids de toute cette culpabilité, mais les deux coupes de champagne lui brouillaient le cerveau. Au lieu de paroles réconfortantes, elle s’entendit lui fredonner du Francis Cabrel, avant de s’éloigner en direction d’une de ces confortables liseuses qui parsemaient le hall. Elle s’y laissa tomber et endossa le rôle de spectatrice extérieure. Voilà, elle laissait les grandes personnes régler le problème.
Qu’on vienne la chercher lorsque ce serait solutionné.
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Laryna
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Il y a un an
Gottesmann Pascal
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Il y a un an
Ophélie Jaëger
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Zoe Noa
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Anna C
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Il y a un an