Fyctia
15. Albatros (2/2).
Il s’était immobilisé, comme statufié face à Méduse. Il paraissait si grand, en cet instant. Presque autant que ces immeubles qui tendaient à vouloir occulter le ciel à mesure que les rues se resserraient dans le centre ancien. Joséphine ressentit leur poids, celui du regard masculin également, comme s’il s’apprêtait à avaler, digérer puis recracher la petite sotte qu’elle était. Son orientation sexuelle ? Joséphine se serait giflée si elle avait été en capacité de contrôler son cerveau en roue libre. Même ça, elle n’en était plus capable.
— Un oiseau, répondit-il au sortir de sa surprise.
Un oiseau ? C’était quelle orientation sexuelle, ça ? Est-ce à dire qu’il papillonnait ? Non, sinon il aurait répondu un papillon. Ou alors un oiseau en cage. Se sentait-il prisonnier de sa sexualité ? Avait-il soif de plus de liberté ?
— Si j’étais un animal, je serais un oiseau, reprit-il en même temps qu’il se remit en mouvement.
Il éludait et abrégeait les souffrances du cerveau hyperactif qui lui avait fait face.
— Pas chiche, donc, nota-t-elle ravie de pouvoir reprendre un peu d’ascendant. Un oiseau… Genre aigle royal, un truc du style oiseau de proie, je suppose ?
— Un albatros.
Un albatros ? Il avait soufflé sa réponse si bas, en ne lui offrant que son dos, qu’elle pensa un instant l’avoir imaginée. Un albatros. Joséphine pensa Baudelaire, grâce et maladresse, beauté et raillerie. Et quelque chose s’alluma en elle. Une étincelle, une flammèche dont le faible éclat s’en venait lécher son âme. L’inspiration.
— Ses ailes de géant l’empêchent de marcher, murmura-t-elle pour elle-même, comme une formule magique dévoilant l’invisible. L’albatros, si vous me laissez écrire ce livre, j’aimerais que ça en soit le titre.
S’il s’immobilisa à nouveau, nulle gêne n’était décelable dans le regard qu’il lui octroya.
— Vous êtes surpris, réalisa-t-elle.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que… ça me plaît.
Un autre brasier s’alluma en elle. Plus fourni, plus dense. Il immolait quelques-uns de ses organes, tous situés dans la même zone basse. Était-ce le plaisir de l’entendre enfin approuver quelque chose ? Ou bien était-ce ce regard qui la nimbait d’une déférence nouvelle ? Son bleu jadis glacé semblait fondre quelque peu, se fissurer juste assez pour laisser un accès restreint à ce qui était au-delà. Restreint, et forcément temporaire. Une limite de temps qu’il acta en un raclement de gorge et une volte-face des plus gracieuses. Bientôt, il ne fut plus qu’un dos à nouveau.
— Et que faites-vous de « itinéraire d’un connard en collants » ?
Merde, il savait ?
— Ce sera le sous-titre. « L’albatros », mima-t-elle en affichant le titre fantôme dans le ciel, et en-dessous « itinéraire d’un connard en collants. »
— Best-seller assuré.
— D’autant que pour la couverture, j’ai cru comprendre qu’il était question de coquille et cache-tétons, je ne vous cache pas que j’ai hâte de voir le résultat.
Un éclat de rire troua l’espace sonore urbain. Au centre de la clameur de la rue, ce bruit inédit la fit tourner un regard de stupeur en direction de son auteur. C’était inattendu, inespéré. Et bref. Mais trop tard, le brasier s’emballait. C’était comme un rendez-vous en terre inconnue où Dorian serait le pygmée avec lequel elle se découvrait un improbable moyen de communication.
— Ok, vous avez jusqu’au bâtiment là-bas, dit-il en pointant de l’index l’enseigne sur laquelle Joe put reconnaître le nom de leur hôtel, pour me convaincre de vous laisser écrire ce livre.
Le convaincre ? Joséphine jaugea la distance, puis envisagea de l’envoyer se faire cuire le slip. Après tout, il n’était pas son employeur. Maxence l’était. Dorian resterait son sujet d’étude qu’il le veuille ou non. Cela dit, son consentement rendrait l’expérience moins traumatisante pour Joe. Aussi se soumit-elle à l’exercice.
— Pour commencer, ce livre, je l’écris avec ou sans vous, rappela-t-elle tout de même. J’ai signé un contrat, à votre demande en plus, donc le rompre n’est pas dans mes projets immédiats. Par contre, sans vous, ça va être le désastre que vous redoutez, on ne va pas se mentir. Avec vous, d’un autre côté, c’est vous offrir la possibilité de garder le contrôle…
— C’est-à-dire ? l’interrompit-il intrigué, ses sourcils escamotant son grand front pour venir se planquer sous ses boucles.
Joséphine ne résista pas à un sourire ravi. Il venait de plonger dans le terrier de lapin blanc. Tout en lui hurlait « contrôle », de sa posture à son métier, de son caban immaculé à sa coupe sagement sauvage. Elle lui avait agité sous le nez la seule chose dont il ne savait se passer. La queue du Mickey dans le joli manège du parfait petit psychorigide.
— Pour commencer, je n’écrirais que sur ce que vous souhaitez. Pas de piège, pas de surprise, juste ce que vous m’aurez confié. Ensuite, vous aurez accès à tous les chapitres en alpha-lecture…
— En alpha-quoi ?
— Alpha-lecture, en avant-première pendant l’écriture du premier jet. A peine l’ébauche achevée, je vous l’envoie à vous pour avis.
— Pas à Maxence ? demanda-t-il en lui ouvrant l’une des deux larges portes vitrées surplombées d’un auvent supportant le lourd lettrage du nom de l’hôtel.
— A vous, répéta-t-elle en marquant l’arrêt.
A l’intérieur, le plafond s’éleva brusquement, révélant un vaste hall ceint d’un atrium circulaire duquel se penchaient des clients jetant des coups d’œil curieux. Murs noirs, sols tout autant, et partout des touches Art Déco paraient le lieu d’une atmosphère chic et intemporelle. Sur sa droite, le comptoir blanc de l’accueil derrière lequel une jeune femme souriait à toutes dents au danseur qui approchait.
— Jézéquel, annonça-t-il en posant sa carte d’identité sur le marbre blanc.
— Orsini ? demanda l’hôtesse à l’attention de Joséphine.
Un vague « oui » balbutié avec hésitation, et Joséphine extirpait sa propre pièce d’identité de son sac. Dans un sourire florentin, la jeune employée s’excusa, puis s’éclipsa.
— Et la Maison d'Édition ? reprit Dorian en s’adossant au comptoir.
— Rien ne sera envoyé ni validé sans votre accord. Vous aurez le dernier mot sur tout.
Il quitta son regard un instant afin de perdre le sien dans le vide. Une seconde ou deux, tout au plus, avant de revenir le planter sur elle, en elle, aussi efficacement qu’une lame chauffée à blanc qu’il introduirait dans sa chair. Il allait falloir qu’il arrête de faire ça. Avait-il conscience de ce pouvoir-là ?
— Chiche ? demanda-t-elle en tendant une main en sa direction.
— Chiche, affirma-t-il en s’en emparant.
Et c’est à cet instant précis, sur un deal acquis dans la douleur, que la jeune hôtesse réintégra le hall, flanquée de deux hommes en costard. L’un, radieux, arborait un énorme bouquet de roses rouges, l’autre, badin, trimballait un plateau circulaire sur lequel s’entrechoquaient deux flûtes à champagne. « Félicitations ! » tonnèrent-ils en chœur sous les applaudissements des badauds de l’Atrium.
Ok, c’était quoi ce bordel ?
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WildFlower
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Il y a un an
Laryna
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Il y a un an
Gottesmann Pascal
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Il y a un an
Marion_B
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Il y a un an
Ophélie Jaëger
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Marion_B
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Il y a un an
Ophélie Jaëger
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Il y a un an