Fyctia
11. Jeez (2/2).
Cette dernière explication, Joséphine la devait à un autre danseur qui venait de s’installer à proximité pour échauffer bras et jambes avec une flexibilité que Joséphine aurait jugé impossible jusque-là. Devant son air interdit, Samuel, le seul dont elle connaissait le prénom, venait de laisser tinter un éclat de rire.
— Non, pas ce type de cri-là, ma chérie. Un vrai cri de douleur. Jeez est connu pour son absence totale d’empathie. Ce qu’il est capable de faire, tout le monde se doit de savoir le faire. Plus d’une danseuse s’y est risquée et n’a plus jamais retenté l’expérience.
Joséphine ne comprenait pas, ou plutôt avait-elle peur de comprendre. Son regard glissa de l’un à l’autre. De celui dont le nez s’en venait chatouiller son propre genou dans une élongation magnifique, à celui qui échauffait ses chevilles, son cou, ses poignets, en passant par celui qui, en grand écart facial sur le sol, lui offrait son plus beau sourire. Tout de leur tenue à leurs étirements laissaient peu de doute sur ce qu’ils s’apprêtaient à faire. Car Dorian qui s’avançait au centre de la pièce était le maître du jeu pour cette matinée.
— Pourquoi vous êtes là, alors ? demanda-t-elle dans un chuchotement craintif.
Craintif parce que Dorian l’avait pris pour cible et que ses bras croisés contre son torse ne laissaient rien présager de bon.
— Une soirée Carte Blanche de Jeez sur du Jiří Kylián, c’est un challenge qui ne se refuse pas, lui répondit Samuel inconscient du danger qui se tramait dans son dos.
— Je veux en être, ajouta celui au nez sur le genou. Quitte à finir en ITT par la suite, je m’en fous.
Comme hermétique au danger qui appesantissait l’atmosphère de la salle et faisait cesser les respirations, les trois volubiles danseurs n’en finissaient plus de glousser entre deux étirements.
— Samuel, Léo, Simon, les apostropha le maître de cérémonie. Dehors !
D’un index impérieux, Dorian leur désignait la grande porte demeurée ouverte. Après un sursaut de surprise, les trois hommes s’élevèrent en même temps, déployant leur long corps à la musculature noueuse. Aucun d’entre eux ne chercha à débattre. Tous récupèrent leurs sacs au sol, puis s’éclipsèrent sans un mot, la mine basse.
— Quelqu’un d’autre veut les suivre ?
Cette dernière question s’adressait à elle, ses pics de glace s’étaient plantés dans ses viscères et ne lâcheraient qu’en cas de reddition. Une capitulation que Joséphine tardait à lui offrir. Elle se sentait piteuse, comme lorsqu’elle n’était encore qu’une enfant et que le prof de Maths la prenait à parti devant la classe entière. Mais elle n’était plus cette fillette, et qu’elle se surprit à lui répondre :
— Oui, vous et moi. Maintenant.
Cela ne ressemblait en rien à un drapeau blanc, et il allait probablement la détester un peu plus à présent, mais en lui attrapant l’avant-bras pour le tracter dans son sillage, elle actait le fait qu’elle ne se laisserait plus culpabiliser pour les agissements d’un homme. La jeune femme ne s’immobilisa et le relâcha qu’une fois le seuil dépassé, et tandis qu’elle prenait une profonde inspiration, prête à desceller ses lèvres, le danseur apposa un index sur ces dernières. De sa main libre, il attrapa la porte et la claqua si fort, que des cris de surprise furent perceptibles depuis l’autre côté.
— Vous perturbez la réunion, tonna-t-il en ôtant son doigt.
— Elle n’avait même pas débuté ! Vous les privez d’une opportunité simplement parce qu’ils me parlaient à moi, avouez-le !
Si Joséphine avait débuté son plaidoyer dans un murmure, sa voix escalada la gamme à mesure qu’elle gagnait en indignation. Une indignation qu’il ne chercha aucunement à juguler, lorsqu’il ajouta :
— Ils n’ont pas le niveau, ils n’avaient aucune chance.
— Ah bien ! Comme c’est attentionné de votre part d’éviter de leur faire perdre du temps, puis de faire croire que je suis responsable de leur renvoi. Vous vous foutez de la gueule de qui, là ?
Le lieu, les oreilles si proches derrière cette simple porte, plus rien n’avait la moindre existence concrète pour Joséphine. Ne demeurait que ce connard dans sa périphérie immédiate, sur lequel elle expulsait sa colère sans la moindre notion de discrétion ou de décence.
— Vous les avez déconcentrés ! Vous êtes une curiosité qui détourne l’attention de tous !
Le connard en question pestait à son tour, son timbre jadis sourd se faisait aussi tempétueux qu’un orage d’été.
— C’est vous la curiosité, bon sang ! Ils me parlent pour obtenir des infos sur l’insaisissable Jeez ! Il vous suffirait d’aller boire un verre avec eux un soir, juste un soir, et il n'y aurait plus la moindre perturbation. Vous êtes au courant qu’ils sont pas obligés de vous craindre pour vous respecter ?
— Ça ne va pas marcher entre nous.
Joséphine s’étrangla dans un ricanement moqueur.
— Parce que vous pensez sérieusement qu’il existe une personne avec qui ça pourrait marcher pour vous ?
— Une vieille moche qui ne perturbe pas tout le monde, oui, cracha-t-il.
Ne venait-il pas de lui dire qu’elle n’était ni vieille, ni moche ? Alors pourquoi se sentait-elle insultée ?
Sur cet éclat de voix, la porte se rouvrit et la tête de l’homme avec lequel Dorian s’entretenait plus tôt émergea.
— Loin de moi l’idée d’interrompre ce… commença-t-il en agitant la main entre Dorian et Joséphine à défaut de trouver un mot adéquat. Mais cette porte n’est pas insonorisée, et…
— Et on en avait terminé, le coupa Joséphine sans ménagement. Je me casse !
A quoi bon rester s’il n’autorisait personne à l’approcher ? Comment pouvait-elle espérer mener à bien son travail préparatoire si ni lui, ni personne ne pouvait lui parler ? Le sac contre son épaule et la tête bien haute, Joséphine s’était déjà éloignée de plusieurs pas lorsque Icare décida de se relever pour avoir le dernier mot.
— Et ne m’appelez pas Jeez ! tempêta-t-il dans son dos.
— Je ne vous appellerais plus tout court, relax ! hurla-t-elle pour seule réponse.
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