Fyctia
10. Toile (1/2).
Joséphine martyrisait son clavier depuis des heures. D’abord dans le cloisonnement sommaire de sa chambre. Puis désormais dans le salon, au milieu du chahut de la fin d’après-midi. Son casque enfoncé sur les oreilles la protégeait un minimum des rires et des cris, mais même sans, elle n’aurait pas été déconcentrée pour autant. Et ce simple constat la rassura autant qu’il la galvanisa. Des mois sans être capable de modifier la moindre virgule à ce manuscrit qu’elle traînait depuis des années. Et voici que, brusquement, elle reprenait des paragraphes entiers et l’alourdissait de plusieurs chapitres.
Elle n’allait pas s’interroger sur ce regain d’inspiration, seulement en profiter et l’exploiter le temps qu’il durerait. D’un mouvement de tête, elle se mit d’accord avec Céline, l’autre autrice de la résidence, pour relancer le compteur. Ce serait à celle qui afficherait le plus de mots écrits durant les vingt prochaines minutes. En se défiant, elles se motivaient l’une l’autre et leur esprit de compétition faisait le reste.
Joe était si concentrée qu’elle entendit à peine la sonnerie retentir. Au quatrième carillon, toutefois, elle ôta son casque et jeta un regard perplexe aux autres. Depuis le coin cuisine, plusieurs têtes cherchaient la provenance de cette nuisance sonore. Le four ? Non. Le micro-onde alors ? Non plus. Basile s’interrogea à voix haute quant à la possibilité que ce soit un téléphone portable oublié dans un coin. Pour Jules, en revanche, il ne pouvait s’agir que de Dieu.
— La sonnette de la porte d’entrée, bande de nazes ! soupira Céline après avoir écarté l’un de ses écouteurs.
Sans un mot de plus, telle l’apparition d’un PNJ supposé aider à débloquer la quête, Céline s’éclipsa, à nouveau, derrière son écran. Joséphine voulut en faire de même, mais une alarme venait de retentir contre son lobe frontal. Quelque chose clochait. Et il ne s’agissait pas de cette sonnette dont tout le monde à la résidence ignorait l’existence jusqu’à maintenant. Enfin, pas seulement la sonnette.
Elle observa Natasha s’élancer en direction de l’escalier menant à la porte d’entrée. Celle-ci était trop éloignée de la pièce de vie pour que quiconque puisse entendre l’échange qui s’y déroulerait probablement. Mais cela n’empêcha pas les oreilles de se tendre. Ni les cous de se tordre au retour de Natasha.
— Joe, c’est pour toi, annonça cette dernière en désignant l’ombre dans son dos.
Une ombre qui se matérialisa un peu plus à chaque pas, et qui devint parfaitement distincte en dépassant le seuil. Joséphine en fut si surprise que dans un sursaut visant à se délester de son casque, elle s’emmêla dans le fil qui s’enroula autour de son cou et embarqua l’ordinateur portable lorsqu’elle se redressa. Dorian Jézéquel se trouvait dans son salon. Et plus personne ne respirait.
Il était là. Pourquoi était-il là ? Était-il vraiment là ? Ou bien n’était-ce que le délire d’un cerveau particulièrement créatif et sadique ? Il semblait tellement déplacé au sein de cet univers familier et hyperactif. Les mains enfoncées dans les poches de son caban, le col relevé sur son menton, Dorian observait tout alentours et ne s’arrêtait sur rien ni personne. Pourtant, tous les regards étaient braqués sur lui. Tantôt interrogateurs, tantôt alléchés, les colocataires de Joséphine avaient soif d’informations concernant cette apparition, ou d’un peu de son attention.
Une attention qu’il reporta exclusivement sur elle, une fois qu’elle eut achevé de se libérer des fils du casque et de l’ordinateur.
— Qu’est-ce que… ? commença-t-elle avant de se prendre les pieds dans le tapis et se rattraper in extrémis.
— Faut qu’on parle, répondit-il à sa question inachevée.
Il n’avait salué personne, pas même elle, s’était contenté de sonder les lieux d’un regard et désormais exigeait qu’ils se parlent ?
— Ce serait bien la première fois, grommela-t-elle en esquissant plusieurs pas prudents en sa direction. Mais avant toute chose, laissez-moi vous parler de cette prodigieuse invention que l’on appelle « téléphone portable »…
— Je n’ai pas votre numéro, l’interrompit-il.
— Mais mon adresse, oui ?
Un match de tennis que chacun suivait avec autant d’intérêt que s’il eut s’agit de Roland Garros. Une partie qui s’acheva dans un haussement d’épaules du danseur.
— Ok, mais pas ici, reprit-elle.
D’une main sur le haut de son bras, elle appliqua une pression l’invitant à reculer vers cette entrée qu’il avait emprunté à l’aller. Au lieu de quoi, il se pencha en avant et effleura son oreille.
— Et me priver de votre petit air paniqué ? Vous n’y pensez pas… murmura-t-il de manière à n’être entendu que d’elle seule.
Joséphine recula d’un pas afin de se soustraire à ses mots et ses lèvres bien trop proches. Evidemment qu’elle était perturbée, mais elle avait tout terriblement mal à l’aise. Cet homme-là dans son salon, c’était comme deux univers qui se percutaient. Le résultat ne pouvait être qu’apocalyptique.
— Très bien, répondit-elle finalement. Mais, sachez que je ne réponds plus de Looping et Barracuda.
D’un mouvement de bras, elle désigna Basile et Jules qui s’étaient discrètement rapprochés. Bras croisés contre son torse, Basile se déployait sur toute sa hauteur et en imposait. Jules, beaucoup moins, mais comme si sa sœur venait de lui tendre un imaginaire bâton de parole, ce dernier s’en saisit et approcha encore.
— Je peux connaître vos intentions envers la culotte de ma sœur ?
Dorian le considéra un instant. Sans un mot. Puis reporta son attention sur Joséphine.
— Très bien, je vous suis, annonça-t-il alors.
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